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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 18:45

Caricatures de Mahomet et vifs échanges en classe : un enseignant suspendu à Mulhouse (les journaux) (1)

Oui, vous ne rêvez pas : ce ne sont pas de minables Charlie Coulibaly de bac à sable que l’on a punis, mais un professeur d’arts plastiques au collège Villon de Mulhouse, qui, quatre jours après le cours où il avait projeté des caricatures pour ouvrir le débat après le massacre à la rédaction de CHARLIE (recommandation de la ministre), a été suspendu suite à une lettre d'élève et à la plainte de parents.

De source syndicale (SNES), le rectorat de Strasbourg a prononcé la sanction sans même écouter l’enseignant, et des versions tendancieuses sur ce qui s'est passé durant la séance, rumeurs résultant d'une compilation d'informations rectorales et locales recueillies à chaud, circulent dans la presse, en dépit d’un démenti de notre collègue (2).


Quelques précisions, toujours de source syndicale : le professeur incriminé a fait l'objet, le 12 janvier, d'un double arrêté d'éloignement de son collège (au motif que sa présence « porte atteinte à l'ordre public » et à « la sérénité nécessaire au bon fonctionnement du service public » dans cet établissement sensible (classé en REP), et de suspension (en raison « d'un comportement en totale inadéquation avec les exigences inhérentes aux fonctions d'enseignant et les valeurs de l'école républicaine », constituant une « faute professionnelle grave ».

Ces deux arrêtés ont été pris sur foi d'un rapport de sa Principale, daté du même jour.
Ce rapport allègue un incident verbal survenu lors de la présentation d'un visuel relatif à l'attentat du 7 janvier, visuel comportant deux « images du Prophète » qui auraient scandalisé quelques élèves : celle même qui figure sur le site ressource conseillé par le ministère, et une autre où l’on voit un activiste tirant, sur un crayon à dessin, une balle qui, par ricochet, vient blesser dans la région culière une figure qui peut être celle de Mahomet, perché sur un nuage entre Jésus et Yahvé.

Toujours de source SNES, ce rapport fait encore état d'une menace d' « esclandre » de la part de certains parents, fondée sur la diffusion, « par une élève de la classe » (termes du rapport), d'une sorte de pétition contre leur professeur, pétition dont l'origine reste inconnue.

Notons l'irrégularité de la procédure qui a fait l'impasse sur toute audition de notre collègue sinon par sa Principale : en effet, contrairement à ce qui est d’usage avant une mesure de ce type, l’enseignant n'a été entendu ni par les services de la DRH (Direction des Ressources Humaines), ni par son IPR (Inspecteur Pédagogique Régional, pour ceux qui ne maîtrisent pas les acronymes de l’Éducation Nationale). Pourtant, le Rectorat disposait de tout le temps nécessaire pour auditionner le professeur sans lui imputer d'emblée une « faute professionnelle grave » dont les éléments constitutifs n'étaient pas avérés.

L'opération s'étant réglée en coopération avec la Préfecture (information donnée par le Recteur) il est à craindre que notre collègue n'ait été sacrifié au souci d'éviter un débordement dans un quartier sensible de Mulhouse et une actualité encore plus sensible … Le même 12 janvier, la Principale du collège diffusait aux familles un message annonçant que « le professeur fait l'objet d'une mesure disciplinaire et d'une suspension », ce qui a dû combler d’aise les familles en question. Officiellement, cette mesure « vise à protéger l'enseignant, les élèves, les parents le temps de mener l'enquête administrative »… En clair, on sanctionne le collègue d’abord et on enquête après : doit-on en déduire que la présomption d’innocence existe pour tout le monde, sauf pour les enseignants ?


Après l’indignation, quelques questions et réflexions:

On reproche donc à ce professeur d’avoir « obligé » ses élèves à regarder les caricatures de CHARLIE, ce qui les aurait gravement offensé-e-s dans leur sensibilité religieuse. Existerait-il donc à l’École un droit « de réserve », ou « de retrait » autorisant Moncanard et Mapoulette à refuser d’analyser une image, de voir un film ou de lire un texte sous prétexte qu'ils porteraient atteinte à leurs croyances ? Si un enseignant ne peut plus exercer son autorité pour faire découvrir à ses élèves des textes, des images et toute autre expression artistique et culturelle, si un ou des élève(s) (pire, un ou des parent(s)) prétend avoir le droit de ne pas les étudier dans le cadre de l'École publique sous prétexte que sa sensibilité est agressée, alors les élèves sont définitivement condamnés à rester enfermés dans leurs déterminismes microcosmiques et familiaux, et l'École n’a plus de raison d’être.

Cette suspension est un très mauvais signal, et tranche singulièrement avec les grandes déclarations de la ministre sur le respect de la laïcité républicaine. L’Éducation Nationale va-t-elle rester soumise à la volonté de quelques individus et groupes de pression ? A voir la réaction du Rectorat de Strasbourg, on peut à bon droit se le demander.

La question d'une pédagogie de la tolérance religieuse ne paraît donc pas réglée, quoi qu'en disent les bons apôtres (si j’ose dire) assurant que le catholicisme ne s'identifie pas aux marcheurs de la Manif pour tous, l'islam aux sectes intégristes etc. C'est vrai pour une majorité de croyants, mais pas pour des minorités agissantes qui se sentiront d’autant plus le droit d’intervenir à tout propos que l’on cédera systématiquement à chacun de leurs caprices. On peut redouter des problèmes de plus en plus fréquents, à chaque fois qu'un enseignant abordera des points de culture qui heurtent frontalement les convictions et les systèmes de valeur les plus fermés à la contradiction. Si ces conflits, au niveau d'une prépa par exemple (pour parler de mon expérience personnelle), peuvent donner lieu à des discussions argumentées parce que les élèves y sont plus mûrs, plus habitués à raisonner et plus instruits, ce n'est pas le cas dans bien des collèges où les nerfs, la passion et les préjugés prennent aussitôt le dessus.

À travers cette mesure de suspension, c’est le statut de la fonction publique, déjà fragilisé par les réformes Peillon, qui est une fois de plus attaqué. Un fonctionnaire devrait être protégé des pressions extérieures, et n’être sanctionné qu'à la suite d'une procédure encadrée et contradictoire. Dans cette lamentable affaire, nous devons défendre notre liberté pédagogique contre les censures plus ou moins sournoises que l’on peut nous imposer. Les collègues de Mulhouse et d’ailleurs peuvent craindre, à juste titre, de voir leur autorité pédagogique d'autant plus contestée par les élèves que ceux-ci savent qu'ils ont le soutien d’une autorité administrative qui, comme souvent, se « déballonne » dès que les parents d’élèves font un peu les gros yeux.

DERNIÈRE MINUTE :

Une pétition de soutien est mise en ligne par le SNES :

www.change.org/p/tous-soutien-à-notre-collègue-d-arts-plastiques-du-collège-villon

Le collège Villon, où exerce notre collègue, sera en grève reconductible le mardi 20 janvier et si rien ne bouge d'ici là, un préavis pour toute l'Alsace est déposé par le S3 (SNES académique) d'Alsace, qui soutient l’enseignant et appellera à la grève dans l'académie pour le vendredi suivant.

  1. Les Dernières Nouvelles d’Alsace http://www.dna.fr/societe/2015/01/15/caricatures-de-mahomet-en-classe-un-enseignant-suspendu
  2. Voir par exemple http://www.bfmtv.com/societe/charlie-hebdo-le-professeur-suspendu-pour-avoir-montre-des-caricatures-reagit-857799.html

POST-SCRIPTUM : Tout commentaire insultant ou raciste sera "sucré", qu'on se le dise.

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Published by leblogdelapresidente
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commentaires

chevalier 06/02/2015 19:15

Cet épisode s'inscrit dans la ligne logique de ce qu'il se passe depuis un certain nombre d'années dans les collèges et lycées pro. L'enseignant reste seul face aux problèmes, dans le meilleur des cas, administration et cellule éducative tentent d'étouffer l'affaire, dans les pires, c'est l'élève qui a raison! Pas étonnant qu'il y ait crise des vocations dans les générations actuelles qui ont assisté en nombre au "lynchage des prof"!

jcm 20/01/2015 10:36

C'est grave, il faut réagir ! L'enseignante a eu parfaitement raison.

Cripure 19/01/2015 11:53

Bonjour Madame la Présidente :)
Même si l'affaire en elle-même est confuse et que le recteur ait donné l'image de quelqu'un de traqué sur France 3 jeudi, je voudrais préciser que techniquement (je ne parle pas des ragots comportés par la principale), la suspension à titre conservatoire n'est pas une sanction. Il va sans doute y avoir procédure disciplinaire, certes, et il faut éclaircir toute cette histoire lamentable, mais pour l'instant, le collègue n'est pas sanctionné administrativement. Il est, certes, et ce n'est pas négligeable, désavoué et humilié.

La Présidente 19/01/2015 21:26

Selon un collègue juriste, cette décision inique justifierait pleinement un recours administratif au fond, sur le fondement de l'erreur manifeste d'appréciation, mais aussi et surtout en référé suspension. Si le professeur n'est pas rétabli dans son poste et s'il entreprend de plaider, il gagnera.

Abraxas 18/01/2015 19:57

Voilà, tout est dit et bien dit. L'assassinat par des islamistes de 17 personnes donne à Vallaud-Belkacem l'occasion de montrer qui commande en France — ou quelle minorité, et où se situe le camp du Bien.

La Présidente 19/01/2015 15:55

Les choses sont plus compliquées : ce qui frappe, surtout, c'est la lâcheté de l'institution, et le "double bind" imposé aux collègues : tu dois faire un travail de pédagogie sur les caricatures (+ on t'envoie au casse-pipe devant des classes sensibles), ET on te sanctionne parce que les choses ne se sont pas passées dans la belle harmonie qu'on attendait. Aveuglement, hypocrisie, bêtise, on manque de mots pour qualifier la pusillanimité de la Principale et du Recteur. Je me félicite de la réactivité du SNES, qui soutient à fond le collègue et qui a raison : il faut frapper un grand coup afin d'éviter que se renouvelle ce genre de sanction contre l'enseignant, ce pelé, ce galeux d'où vient tout le mal !