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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 17:47

Deux semaines après les incidents liés à la minute de silence en mémoire des victimes de l’attentat contre CHARLIE, Madame Vallaud-Belkacem vient de présenter toute une batterie de mesures marquant son « engagement résolu à former les futurs citoyens aux valeurs de la République ».

Si j’en crois les déclarations de la ministre rapportées par L’Observateur, « cette grande mobilisation est le commencement de l'acte II de la Refondation de l'École » : sans vouloir se montrer systématiquement et inutilement caustique, on espère juste que le deuxième acte de la pièce (une comédie assez plate avec un casting peu convaincant) sera meilleur que le premier, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas emballé grand-monde. Force est de reconnaître avec Jacques Julliard (in : éditorial de Marianne n° 921) que « l’histoire sera beaucoup plus sévère pour le bilan éducatif de François Hollande que pour son bilan économique… », ce qui n’est pas peu dire.

Bref, plutôt qu’acte II, mieux vaudrait parler de « session de rattrapage »…

Ceci étant posé, voyons ce qu’il en est.

Ainsi donc, Mme Vallaud-Belkacem fait de la laïcité une priorité, ce qui est tout à fait très bien.

Comment compte-t-elle procéder ? « Mille (beau chiffre symbolique) formateurs aguerris [enseignants et des personnels d’éducation] vont être formés sur les questions de laïcité et déployés dans les établissements » d’ici juillet 2015, afin d’aider les enseignants « souvent impuissants dans ce domaine (…)  à aborder avec les élèves les questions relatives à la citoyenneté à la laïcité et à la lutte contre les préjugés. »

Une question d’abord : QUI va former ces formateurs « aguerris » ( ???) à la laïcité ? Des sociologues comme F. Dubet, partisan des « accommodements raisonnables » comme on dit au Canada qui envisage précisément de faire marche arrière sur ce point ? Des experts en expertise, ceux qui nous serinent depuis dix ans (enterrement du rapport Obin, voir http://leblogdelapresidente.over-blog.com/2015/01/le-jour-d-apres.html ) qu’il n’y a dans notre cher et vieux pays aucun mais alors aucun aucun problème  à ce niveau ? Si tel est le cas, autant tirer l’échelle tout de suite : cela ne servira à rien.

Je vais faire un rêve et oser une suggestion : si nous trouvions, dans le vaste vivier des diverses associations laïques, quelques centaines d’intervenants susceptibles d’intervenir auprès des collègues, comme cela se fait couramment et depuis longtemps pour les stages toxicomanie, conduites à risques, SIDA, contraception, homophobie, et j’en passe ? Je n’ose imaginer que le ministère puisse ne pas faire pas confiance à ces associations  (UFAL, Libre Pensée, etc.) sauf à considérer que les recevoir à l’École serait porter atteinte à… la laïcité ?!

Et si l’on faisait également appel aux « vieux routiers » de l’Éducation prioritaire, qui ont accumulé, au quotidien, une expérience si précieuse qu’ils ne demanderaient sans doute pas mieux que de la partager avec les débutants fraîchement sortis des ESPE ?

 

 

J’observe également que la formation des formateurs se fera en quelques mois (« d’ici juillet 2015 »), si bien que, si je sais encore un peu compter, les collègues de la base  n’en bénéficieront qu’à partir de la rentrée prochaine. Voilà ce que l’on appelle de la réactivité. Ce n’est plus un mammouth, c’est un unau (les amateurs de mots croisés m’auront comprise).

En attendant, donc, on attend. Mais après tout, cela fait si longtemps que l’on laisse les professeurs se débrouiller avec les moyens du bord, alors n’est-ce pas, que sont cinq petits mois dans le sablier de l’Histoire ?

Soit. Mais ma crainte, soyons francs, c’est que l’on forme des formateurs qui formeront les professeurs à formater les élèves, et que tout le catéchisme citoyennisant qui a fait la preuve, des années durant, de son inefficacité pour ne pas dire de sa contre-productivité, soit juste maintenu pour ne pas dire aggravé dans ce qu’il a de plus insupportable : la moraline et le prêchi-prêcha.

« Le racisme c’est pô beau », « L’antisémitisme c’est pas gentil », « L’homophobie c’est méchant » : je caricature à peine… Dans ce sens, je suis loin d’être rassurée  à l’idée que pour créer « un nouveau parcours éducatif et citoyen de l’école élémentaire à la terminale », NVB propose notamment la mise en place d'un « enseignement moral et civique ». « La laïcité c’est sympa », « Le vivre-ensemble c’est cool », « Le respect c’est trop la classe ». Non, là j’exagère – à peine.

 

Enseigner la morale à l’École… Oui, j’ai connu cela dans ma petite ville des Basses-Alpes, à la fin des années 1950 (eh oui …), lorsque notre instituteur (un communiste aux yeux très bleus, héros de la Résistance et que tout le monde respectait très fort) nous accueillait chaque matin avec, écrite à la craie sur le tableau noir, une devise relevant de la sagesse des nations, du genre «Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger» ou « Bien mal acquis ne profite jamais », avant quelques minutes d’un commentaire auquel nous ne comprenions pas tout, tant s’en faut, mais que nous écoutions avec attention parce que, précisément, nous respections notre héroïque maître, et que nous n’aurions à aucun moment envisagé de mettre en doute sa parole ni a fortiori de nous en moquer.

Comprenez-moi bien ; je ne prône ni les coups de règle sur les doigts, ni le retour à la blouse grise, au bonnet d’âne et autres menus sévices ; je dis simplement que c’étaient d’autre temps, où, en l’absence de médias autres que la presse (que nous ne lisions pas ) et la radio (que nous écoutions fort peu), la parole de l’instituteur, qui incarnait le Savoir avec un S-, avait de la valeur.

Depuis, il y a eu la télévision, l’internet, les réseaux sociaux : la parole de l’enseignant est devenue une parmi beaucoup d’autres, et plutôt moins fun, parce que plus exigeante, plus complexe et plus austère, que le brouhaha médiatique et la rumeur internet.

Parallèlement, d’année en année, et spécialement depuis le règne du regrettable Allègre (dont on ne dira jamais à quel point il fut nuisible pour l’École), l’enseignant a été systématiquement discrédité. Grosse feignasse sempiternellement gréviste ou tirant à la feuille (je ne peux jamais revoir sans être saisie de nausée cette vidéo où une Ségolène Royal épanouie propose, devant un parterre de proviseurs ricanants, les 35 heures de présence dans l’établissement pour tous les enseignants), sadique interdisant les enfants de parole (voir l’affiche indigne de la FCPE représentant une fillette baillonnée), maltraité par les parents au figuré et parfois au propre, ringard sclérosé incapable d’adapter sa pédagogie à la modernité (discours de la plupart des pseudo-experts en sciences de l’Éducation et des journalistes du même métal), maniaque du zéro, de la note chiffrée, du  pensum  et de la colle, pédophile mal assumé (Ségolène, encore), gauchiste fumeux pour la droite, réactionnaire passéiste à tendance raciste pour une certaine « gauche », tellement mal payé qu’une bonne partie de ses élèves ricanent de sa voiture hors d’âge ou de son vélo fatigué… le professeur et l’instituteur ont perdu toute leur aura, toute leur autorité : ce sont juste des « bouffons » (comme les bons élèves, d’ailleurs… mais c’est un autre débat).

Par « autorité », je le répète, je n’entends pas « droit de vriller les oreilles des cancres indisciplinés » et encore moins de leur botter le fondement, mais un rapport hiérarchique relevant du contrat entre l’enseignant et l’élève : tu me transmets des savoirs (des savoir-faire, des savoir-être, comme disent les khuistres),donc je te respecte en tant que « passeur » de ces savoirs – et moi enseignant, inversement, je te respecte précisément parce que tu es celui que j’entreprends d’instruire et d’éduquer.

À partir du moment où la parole de l’enseignant a bien moins de valeur que n’importe quelle rumeur courant sur FB, des « Illuminati » à l’intolérable Dieudonné, il est difficile d’imaginer que son discours, « formateur aguerri » ou pas, puisse avoir un quelconque impact sur son auditoire. 

François Hollande, dans ses vœux au monde éducatif, a entrepris ce que l’on pourrait appeler malignement un « virage autoritaire » qui laisse absolument pantois, tant la volte-face est spectaculaire. Certes, on avait déjà vu l’ennemi de la finance chouchouter vainement le MEDEF à grand renfort de cadeaux fiscaux, mais on assiste  aujourd’hui  à une étrange métamorphose, de la pédagogie pédolâtre à celle du big stick. «Tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l'autorité » des enseignants fera l'objet d'un signalement au chef d'établissement, a déclaré le Président, avant de prévenir qu'«aucun incident ne sera(it) laissé sans suite ». Dès qu'il y aura « une mise en cause de la dignité, de l'égalité entre jeune fille et jeune garçon, qu'il y aura une pression, un mot qui sera prononcé qui met en cause une valeur fondamentale de l'école et de la République, il y aura une réaction». 

Fort bien, mais de mauvais plis ont été pris, et le retour en arrière sera difficile, l’habitude étant une seconde nature et rien ne ressemblant plus  à un innocent qu’un coupable assuré de l’impunité. 

Pardonnez-moi d’insister : pendant un quart de siècle, on a laissé dire et faire à peu près n’importe quoi au nom de la centralité de l’apprenant, du respect dû à l’enfant, de l’épanouissement et de la spontanéité de l’élève, et soudain, crac, patatras, vlan, dès que tu ouvres le bec tu te retrouves chez le protal… Après avoir sacralisé la parole des enfants ou des ados et leur avoir laissé donner leur avis sur à peu près tout et le reste, on leur intime brusquement l’ordre de se taire. Quoi de moins éducatif que cela ? Comment voulez-vous que ces jeunes comprennent pourquoi, alors que jusqu’ici on s’est extasié sur la moindre de leurs expressions, on leur demande aujourd’hui de s’auto-censurer ?

La solution, me semble-t-il, n’est ni dans le cours de moraline laïque, ni dans l’usage forcené de la matraque (même en faisant la part de la gesticulation dans toutes ces mesures prises dans l’état de sidération choquée de celui qui tombe de la Lune et découvre soudain que le réel n’est pas comme il l’avait cru). On ne va pas faire défiler les potaches en uniforme et leur faire chanter Maréchal nous voilà, L’Orient est rouge, oups pardon La Marseillaise en saluant le drapeau au garde-à-vous tous les matins. On n’impose pas la laïcité et l’amour des valeurs républicaines par la coercition.

La solution, elle est dans une École qui instruit.

Naturellement, les élèves qui « dérapent » doivent être sévèrement punis; il existe des lois sanctionnant le révisionnisme, l’antisémitisme, etc. : appliquons-les ! Devant ces provocateurs qui sont dans la toute-puissance, soyons freudiens, rappelons la Loi, mettons des limites, posons des interdits, mais n’oublions pas que nous sommes d’abord et avant tout des professeurs, et que notre métier c’est d’instruire les enfants et les adolescents qu’on nous a confiés. Et c’est en les instruisant que nous les éduquerons.

Il faut remettre de l’École à l’École, en particulier du français, de l’histoire et de la philosophie ; la « morale », le « vivre-ensemble », la « laïcité », on les apprend dans la littérature, le « fait religieux », on l’étudie en histoire, Dieu, on devrait le voir en philo – et le droit, la Loi aussi, qu’il faut encore et toujours rappeler

Quant à une journée de la laïcité chaque 9 décembre, ma foi (si j’ose dire…) après tout, pourquoi pas ? Espérons juste qu’elle ne sera pas noyée dans les xyz journées de ceci-cela, de la journée de la jupe à celle de la déportation en passant par la semaine de la presse ou du goût, qui jalonnent déjà l’année scolaire, -- en quel cas ce 9 décembre ne servirait qu’à se donner l’illusion de faire semblant d’avoir fait quelque chose.

Pour ma part, je préférerais que ce soit tous les jours la journée de la laïcité. Mais c’est une autre histoire…

Pour info, les réactions tout à fait positives de l'IG honoraire JP Obin, auteur du fameux rapport "enterré" de 2004 :

http://www.20minutes.fr/societe/1523695-20150122-annonces-laicite-mesures-gouvernement-vont-bon-sens

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Published by leblogdelapresidente
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commentaires

Filker 22/01/2015 23:58

Aussi pertinent qu'alerte - comme d'habitude, Mme la Présidente !
Trois observations :
1) oui, l'École doit transmettre, mais aussi éveiller (la curiosité de sortir de son petit monde, l'esprit critique). Cela va au-delà de "l'instruction", qui garde de son origine militaire une dimension excessivement disciplinaire.
2) les questions morales, sociales et religieuses ne relèvent pas de disciplines étanches : le français, les littératures des LA et des LV, l'histoire, la géographie, la géopolitique, la philo, les SES, les arts, les SVT... les abordent selon des points de vue dont les programmes hélas négligent, voire évitent le croisement
3) Enseigner "le fait religieux" est réducteur et orienté. Une démarche vraiment anthropologique et donc non stigmatisante prendrait mieux en compte la grande diversité d'attitudes qui se côtoient, s'ignorent ou se frottent dans notre société en phase de brassage cahotique : croyances et incroyances, mythologies plus proches de la poésie ou du logiciel libre que la "foi" des monothéismes, légendes populaires, expressions artistiques ...
C'est le commentaire que je viens de laisser sur le site de Mediapart après avoir suivi avec beaucoup d'intérêt le débat sur "La République, l'islam et la laïcité" qu'on peut retrouver ici : http://www.mediapart.fr/journal/international/220115/en-direct-de-mediapart-la-republique-lislam-et-la-laicite