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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 15:16

 

 

Bandit, voyou, voleur, chenapan 

C’est la meute des honnêtes gens

Qui fait la chasse à l’enseignant

(Pcc Jacques Prévert)

 

 

« Accusé par des parents d’élèves d’avoir perturbé la minute de silence, un professeur de philo du lycée Victor-Hugo à Poitiers est mis à pied. Il se défend. » (1)

Et hop, Poitiers,  plus haut qu’à Mulhouse !

 

 

Le Recteur de choc Jacques Moret (2), qui vient par ailleurs de se signaler cette semaine en supprimant deux CPGE au lycée Camille Guérin, vient de suspendre à titre conservatoire, et pour quatre mois, J.-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor Hugo de Poitiers. Décision prise sur plainte (et même dénonciation, osons le mot) d’élèves et de parents, comme à Mulhouse, et, comme à Mulhouse, en infraction avec la procédure.

Le Parquet a également été saisi, sur le fondement de l'article 4 de la loi du 14 novembre 2014 relative à la lutte contre le terrorisme (pour mémoire, six condamnations à des peines de prison ferme ont été prononcées en France depuis le 9 janvier, au surlendemain de l'attaque contre Charlie Hebdo, pour ce motif.)

« J'ai été interrogé lundi par deux inspecteurs d'académie, déclare notre collègue. Ils m'ont dit que leur rapport serait le soir même sur le bureau du recteur et le lendemain sur celui de la ministre. Je ne sais pas ce qu'on me reproche. Je ne sais pas quel cours, quel débat est concerné. On m'a juste dit "ce sont des propos qui ont été tenus en classe". On évoque des plaintes d'élèves et de parents qui sont montées directement au rectorat. »

Quel acte monstrueux a donc commis cet enseignant de philosophie au parcours un peu particulier (3) par ailleurs bien connu en Poitou pour son militantisme d’extrême-gauche et ses activités au DAL (4) ? Aurait-il eu le front, comme son collègue alsacien, de montrer à ses élèves des caricatures du Prophète et de les contraindre à les regarder ? Oh que nenni ! « Ce fameux jeudi, explique-t-il, j'ai organisé des débats avec mes six classes de terminale. Le but était de comprendre les causes du terrorisme en sortant autant que possible de la passion et de l'émotion du moment. » Et de poursuivre : « Ce sont les élèves qui étaient demandeurs. J'étais réticent. Je n'aime pas évoquer à chaud de tels sujets. Devant leur insistance et leur état de choc, j'ai décidé de mettre en place ces débats. » 

 

En clair, le professeur a fait son travail, tout son travail, juste son travail, rien que son travail, exactement dans l’optique recommandée par le ministère : parler, expliquer, remettre de la raison, convaincre, dialoguer. Calmement.

 

Tout ceci a quelque chose de kafkaïen, certes, mais la situation devient carrément ubuesque quand on apprend quel est le dernier chef d’accusation retenu contre J.-François Chazerans : on lui reproche d’avoir « tenu des propos déplacés » lors de la minute de silence … alors même qu’il n’y a pas assisté !

 

Peu importe que cet enseignant engagé condamne (et sans prendre de gants, puisqu’il parle de « fascisme ») les attentats : « Ma réaction de citoyen est de dénoncer avec force ces actes odieux, horribles. On ne peut quand même pas m'accuser d'avoir la moindre sympathie pour les djihadistes. Ce sont des groupes fascistes que je combats. Il n'y a pas eu une quelconque apologie du terrorisme lors de mes cours. Au contraire. » : l’essentiel, c’est qu’élèves et  parents aient prétendu l’inverse, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

Peu importe que les commentaires de Centre Presse (5) soient unanimes à reconnaître le rayonnemement du collègue, qu’un de ses anciens proviseurs souhaite sincèrement aux lycéens de Victor Hugo « de croiser, dans leurs carrières qu'ils imaginent rectilignes, des adultes aussi dérangeants pour leur confort de pensée ou le conformisme de leurs géniteurs », que ses anciens élèves l’évoquent comme « un professeur remarquable » : l’essentiel, c’est qu’élèves et parents aient prétendu l’inverse, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

 

 

Peu importe que ce philosophe atypique, qui reconnaît lui-même aimer « provoquer ses élèves pour les forcer à avoir une vision critique sur les événements »  ait à cœur d’apprendre à réfléchir à ses louveteaux, y compris en les secouant dans leurs préjugés et leurs idées toutes faites. Peu importe qu’il ait fait montre, par son investissement dans les TICE, ses interventions philosophiques en 6eme, maternelle ou SEGPA, d’une volonté (que d’aucuns pourraient trouver irritante, mais ce n’est pas le débat) de « dépoussiérer » sa matière. Peu importe qu’il ait été, naguère, suffisamment reconnu par l’Institution pour être mis à disposition à mi-temps à la MATN (Mission Académique aux Technologies Nouvelles) et au Pôle Unimédiat du CRDP de Poitiers (veille technologique et pédagogique), puis à temps complet à la MATICE (Mission Académique aux Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement). L’essentiel, « pédagogo » ou pas, c’est qu’élèves et parents se soient plaints de lui, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

On notera sans ironie aucune que ce professeur, qui a inscrit son travail dans une démarche militante qui, même si on peut ne pas la partager, force le respect, a dirigé un mémoire de 2eme année IUFM sur « L’initiation à la pratique du débat philosophique comme alternative à la violence », animé un stage  consacré à « Enseigner autrement : faire circuler la parole en classe et dans l’établissement » et  dirigé des sessions de formation sur le phénomène sectaire. C’est dire qu’il est loin d’être un débutant pour ce qui est de gérer un débat avec des adolescents – quoi que l’on pense du sempiternel « enseigner autrement » qui, comme la langue d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses. Mais la question n’est pas là : l’essentiel, c’est qu’élèves et parents soient mécontents, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

Ce doit être un cauchemar pour notre collègue, qui semble s’être consacré corps et âme à renouveler sa pratique dans le sens de l’échange avec ses élèves, que de se prendre en pleine figure tout ce à quoi il a cru, tout ce sur quoi il a fondé son enseignement; et de se retrouver ainsi mis au pilori sans même savoir vraiment pourquoi.

Meursault, on s’en souvient, est condamné à mort pour ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère ; pour avoir hébergé un homme dont elle ignore qu’il est recherché,  la Katarina Blum d’H. Böll est prise pour une terroriste. Là, nous franchissons encore un degré dans le non-sens, puisque J.-François Chazerans  est accusé d’avoir dit ce qu’il n’a pas dit et perturbé un rassemblement auquel il n’était pas présent…  Bref, c’est l’absurde à l’état pur. Mais peu importe, l’essentiel, c’est qu’élèves et parents aient manifesté leur irritation, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

 

 

Il semble, de surcroît, que ce professeur ne soit pas le seul, dans l’académie de Poitiers, à se trouver sur la sellette  http://poitiers.snes.edu/la-suspicion-en-reponse-a-la-terreur/

 

 

 

Tout ceci nous ramène aux heures noires de Ségolène Royal, où, en pleine parano, on voyait des pédophiles partout, ce qui permit aux chères têtes blondes brunes et rousses de dénoncer allégrement pour tripotage et même pire tout professeur dont la pédagogie ne leur convenait pas. Comme le rappelle Marie-Monique Robin dans son impeccable document (6)  L’École du soupçon, «  d'authentiques coupables ont été démasqués, mais des centaines d'innocents ont également vu leur vie brisée. Or, depuis 1999, près de trois affaires sur quatre se sont conclues par un classement sans suite, un non-lieu ou une relaxe », sans parler des dépressions et des suicides.

 

 

 

 

On ne peut pas accepter que, sous l’emprise de l’émotion (parfaitement légitime au demeurant) suscitée par les attentats contre Charlie et l’Hyper-casher, l’Éducation Nationale, saisie d’une sorte d’hystérie, se lance dans une nouvelle chasse à l’enseignant. J‘ignore si j’aurais toujours, dans le quotidien d’un lycée, entretenu des relations idylliques avec J.-François Chazerans, dont les partis-pris pédagogiques ne sont pas exactement ceux de Reconstruire l’École, vous  vous  en doutez. Mais  cette folie qui s’empare aujourd’hui de l’Institution, ce retour du refoulé où l’on brûle à présent de manière inique, ce qu’on a adoré sans discernement des années durant (le débat, l’expression des élèves, la prise de parole dans la classe), cet acharnement à « sacquer » un professeur dont, peut-être, le militantisme d’extrême-gauche dérange les autorités de tutelle, tout ceci est absolument inadmissible.

 

 

Comme pour l’affaire de Mulhouse, une réaction urgente s’impose. Une pétition de soutien est en ligne : http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2015N47300 ainsi qu’une page FaceBook où vous pouvez, si vous  le désirez, manifester votre solidarité avec notre collègue :

https://www.facebook.com/pages/Soutien-%C3%A0-Jean-Fran%C3%A7ois-Chazerans/1583866758517859

 

 

DERNIERE MINUTE :  L'intersyndicale du lycée Victor- Hugo vient d'envoyer au Recteur un courrier demandant la réintégration du professeur de philosophie. Elle appelle à manifester demain mercredi à 13 heures place d'Armes à Poitiers,  et dépose un préavis de grève pour les prochains jours.

  1. http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Actualite/Education/n/Contenus/Articles/2015/01/24/Le-rectorat-suspend-le-prof-et-saisit-la-justice-2197590

 

  1. Agrégé de sciences naturelles, docteur en écologie, chercheur en biologie végétale, professeur au Muséum d'histoire naturelle, ce brillant chercheur est également (nobody’s perfect…) membre du PS, où il fut délégué national à la biodiversité et aux risques biologiques. Directeur de l'INRP en 2009  (Institut national de la Recherche Pédagogique), vice-président de la  CP-CNU  (Conférence Permanente du Conseil National des Universités), il est nommé recteur de Poitiers en 2012, où il semble avoir atteint son niveau d’incompétence, selon l’immortel principe de Peter.

 

  1. Voir sur le site perso du professeur http://www.chazerans.fr/experiences/

 

  1. Droit Au Logement

 

  1.  http://www.centre-presse.fr/article-364424-le-rectorat-suspend-le-prof-et-saisit-la-justice.html

 

  1. http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-L_ecole_du_soupcon-9782707146755.html

 

 

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Published by leblogdelapresidente
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commentaires

retraitée 28/01/2015 15:07

Nommé en 2009,à l'INRP, pour le démanteler ! Ce qui fut fait en 2010