Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 17:40

Dans la soirée du jeudi 8 janvier, j’ai reçu plusieurs courriels désemparés d’ancien(ne)s étudiant(e]s devenus professeurs ou personnels d’encadrement, et qui me racontaient effarés comment dans leurs classes un certain nombre d’élèves, de l’ordre de 5 ou 6, ont refusé de s’associer à la minute de silence pour Charlie. L’une de ces jeunes femmes me confie au téléphone, atterrée, la voix tremblante de larmes : « L’École de la République a engendré des monstres ». Ce soir dans l’impressionnante manif marseillaise, j’ai retrouvé d’autres ex-khâgneuses et jeunes collègues, tout aussi catastrophées devant les réactions de certains collégiens ou lycéens.

Histoire de prendre la température, je me suis aussitôt transportée sur le forum NéoProfs (près de 25.000 membres, un bon indicateur en somme), et aussitôt le choc, du brutal, de la réalité en grand, pas en détail : http://www.neoprofs.org/t85713-vague-terroriste-mes-eleves-croient-au-complot-contre-les-musulmans-que-leur-repondre

et http://www.neoprofs.org/t85717-comportement-des-eleves-face-a-l-attentat-de-charlie-hebdo

Le voilà, le deuxième attentat.

Inutile de se cacher derrière son petit doigt et de continuer à chanter que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes scolaires possibles, il y a dans nos établissements un vrai problème d’éducation à la laïcité. 5 ou 6 clampins par classe, cela nous fait, tout de même, dans les 16% à la louche ! Inutile de se gargariser avec les missions des enseignants, le respect, le « vivre ensemble » patati patata. L’École républicaine est en échec de ce point de vue AUSSI : préférant éduquer plutôt qu’instruire, elle engendré à la fois des illettrés et des monstres, bref elle n'a ni instruit ni éduqué.

Ceci dit, avant d’accuser ces élèves, qui après tout ne sont que ce que nous en avons fait, des crétins sans cœur, il est nécessaire de s’interroger sur les responsabilités – les potaches, finalement, ne se trouvant qu’en bout de chaîne : comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

Nous recueillons aujourd’hui le fruit d’un quart de siècle de reculades, de compromissions et de démissions successives. Si ces adolescents ont perdu la moindre « common decency » au point non seulement de refuser de s’associer à une commémoration silencieuse mais encore de se réjouir de l’exécution des caricaturistes, c’est qu’ils ont pris l’habitude de raconter n’importe quoi impunément et sans qu’on ose jamais les contredire. Oser affirmer sans rougir qu’avant de les exécuter, les terroristes auraient dû couper les mains des dessinateurs (les fascistes de Pinochet l’avaient fait pour Victor Jara, comme quoi il y a une certaine continuité dans l’abjection), c’est montrer qu’on n’a plus de limite – ou plutôt qu’on ne vous en a jamais posé. Exprime-toi, Monchéri, Moncoeur, Moncanard, Mapoulette, tu en as le droit.

Ce droit à l’expression, c’est la Loi Jospin du 10 juillet 1989 qui le leur donne, et qui, sous couvert d’ouverture au monde, de mise au centre du projet et autres admirables ambitions, a ouvert la boîte de Pandore d’où sont sortis tous les dékhonnages, en général simplement stupides mais parfois, et c’est le cas aujourd’hui, absolument criminels. Nous avons laissé entrer à l’École l’opinion, cette gueuse, qui, dévoyée, fait que tout se vaut : « Je ne suis pas d’accord avec Darwin », « Je ne suis pas d’accord avec la Philosophie des Lumières », « Je ne suis pas d’accord avec Nietzsche, Sartre, Marx, Freud » (rayer la mention inutile), « Je ne suis pas d’accord avec Madame Bovary, les Fleurs du Mal ou Les Liaisons dangereuses », « Je ne veux pas assister au cours de sport ou de SVT, aux infos SIDA, contraception, homophobie (là encore, rayer la mention inutile), et c’est mon droit, point barre fermez le ban.

Risquons-nous à demander à nos élèves une définition de l’esprit critique – auquel nous sommes censés les former pour en faire des citoyens dignes de ce nom : nous aurons des surprises. Pour la plupart d’entre eux, c’est le droit d’ergoter, de pinailler, de discutailler, de tout soumettre à négociation (des menus de la cantine au sujet du devoir surveillé en passant par la note de la dissertation). Le droit de ne pas être d’accord, même s’ils n’ont aucun argument à opposer, mais tout bonnement parce que c’est ainsi et qu’ils ne se sentent pas respectés (Aaaah, ce fameux « respect », mis à toutes les sauces, et au nom duquel on en est venu à tolérer l’intolérable !) Rappelons que l’esprit critique, par étymologie même, c’est ce qui permet de CHOISIR, c’est ce qui rend libre. Or ces adolescents ne sont pas libres, mais soumis à ce que racontent les réseaux sociaux dans ce qu’ils peuvent avoir de pire : le colportage de rumeurs qui sont d’autant plus crues qu’elles sont aberrantes. Comment en est-on arrivé à ce que les élèves préfèrent avaler toutes les sottises traînant sur FB plutôt que les programmes scolaires ou très exactement le peu qu’il en reste ?

Depuis près un quart de siècle, nous sommes sommés de nous extasier devant la créativité des chères têtes blondes brunes ou rousses (Aaah, les ateliers tag, rap, et autres merveilles de la culture-sic urbaine !), devant leur spontanéité langagière, fautes d’orthographe incluses (merci Bégaudeau), de prendre pour argent comptant leur parole y compris diffamatoire (merci Ségolène, qui préférait voir des profs innocents en prison que des pédophiles en liberté), de porter au pinacle leurs productions pseudo-artistiques (c’est ainsi qu’une pièce de théâtre mettant en scène un financier juif du nom de Goldberg pouvait être défendue comme n’étant pas antisémite !!). Sous prétexte de laisser s’exprimer nos élèves, nous avons laissé s’installer chez eux l’habitude de raconter n’importe quoi dans l’impunité la plus totale, de laisser s’échapperdes paroles qui ne sont que les pets et les rots de l’âme. Que l’on trouve magnifique le collier de nouilles qu’un enfant de cinq ans confectionne pour sa maman à l’occasion de la Fête de Mères, c’est très bien. Que l’on tolère, parce qu’ils ont le droit de « s’exprimer », des propos fascistoïdes qui, du reste, ne sont plus une opinion mais un délit (comme l’indique l’article 421-2-5 du code pénal : «Le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000€ d’amende.»), montre bien l’étendue de notre démission.

Alors disons-le fermement : la liberté d’expression des élèves doit s’arrêter à la porte de l’établissement. Il existe bien des espaces pour s’exprimer, des partis politiques, des syndicats, des associations de jeunesse, des lieux de culte. Les élèves auraient tout à gagner à s’y investir et à y acquérir, au contact des autres militants et en y faisant l’apprentissage du débat, une véritable culture citoyenne au sens noble du terme. Mais dans le cadre de la classe, on ne devrait plus rien avoir à faire de leur « opinion », quelle qu’elle soit. La laïcité, ce n’est pas « tolérer » sans mot dire les « différences » que portent les bigots de toute obédience, ni militer pour un athéisme intransigeant : c’est réaffirmer la neutralité de l’espace public, dont fait partie l’École, et cantonner la religion à sa dimension privée. Si la tragédie que traverse le pays peut nous permettre de revenir aux fondamentaux de la loi de 1905, les journalistes de Charlie ne seront pas morts pour rien.

Partager cet article

Repost 0
Published by leblogdelapresidente
commenter cet article

commentaires

Roro 11/01/2015 16:47

Blablabla!!!! Les conseilleurs ne sont pas les payeurs !!!!
Ce sont les parents qu'il faut rééduquer !!!!

Philippe LQ 10/01/2015 22:38

Parfaitement exact, et corroboré par une collègue en poste à Corbeil-Essonnes (= cité des Tarterêts). Des élèves de lycée ont eux aussi refusé d'observer la minute de silence, au motif que critiquer la religion "ça ne se fait pas". On a dû pourtant leur apprendre que justement ça se fait depuis longtemps, particulièrement en France où cette liberté de pensée a préparé la fin de l'Ancien Régime, où l'on n'exécute plus pour délit d'opinion et où du reste le blasphème n'a plus cours depuis plus d'un siècle.
Peine perdue : leur référence n'est pas républicaine.
C'est pourquoi il importe de défiler ce dimanche, en dépit du jeu déplorable des récupérations politiques. Puisse notre peuple, dans sa diversité, montrer son attachement à ces deux piliers de la République que sont la liberté d'expression et la laïcité.

Brighelli 11/01/2015 07:53

Ah, les Tarterêts, toute ma jeunesse ! Pourquoi diable voudriez-vous qu'ils se sentent concernés par l'exécution de quelques infidèles ?
Mais il ne faut pas le dire — tous les Musulmans de France pleurent Charlie, c'est bien connu. Et cet après-midi, à Paris, Netanyahu et quelques autres grands massacreurs (le président ukrainien — je rêve !) viendront eux aussi pleurer Charlie.
Sans compter les associations musulmanes qui les ont harcelés, traînés en justice — sans compter le PS qui par la bouche d'Ayrault et de Fabius les avait sermonnés…
Le bal des enculés…
Ça les aurait bien fait rire, tiens !

Hermant 10/01/2015 19:35

Merci Françoise, merci pour tout. Sauf que, en premier lieu, je plaide non coupable. Et tu devrais toi aussi plaider non coupable. Je ne me retrouve pas dans le "nous", je ne me retrouve pas parmi les démissionnaires de l'EN dont tu parles. Je l'ai d'ailleurs payé assez cher : progression systématique à l'ancienneté, attribution de classes difficiles, à la suite d'emmerdements divers avec des chefs d'établissement d'une honteuse lâcheté ou des inspecteurs totalement méprisants des élèves et de leur devenir sous couvert de grands discours à l'huile de ricin et au Coca-Cola. Je tiens la démagogie de certain parti politique (pour lequel je ne peux désormais plus voter) auquel appartenait le sinistre Jospin de la loi de 1989 pour en partie responsable du massacre. Je tiens les pédagogistes fous auxquels ce parti politique a déroulé des tapis rouge (Meirieu, par exemple) pour les fossoyeurs de l'école publique. Mais encore une fois, je ne souscris plus au "nous". En second lieu, je ne pense pas que l'Ecole soit totalement responsable de la déconfiture sociale, laquelle génère le manque de tout, y compris ce manque de discernement moral et intellectuel que l'on retrouve chez les élèves. En troisième lieu, l'Ecole ne peut se substituer intégralement aux familles : le penser serait déresponsabiliser lesdites familles, et je refuse desormais de manger de ce pain-là. Amitiés, VIrginie

Geneviève MB 10/01/2015 18:55

Bravo Mme la Présidente !