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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 14:49
Harcèlement scolaire : deeds, not words !

Du harcèlement scolaire, « on pou(rr)ait dire, oh Dieu, bien des choses en somme », qu’il s’agisse de celui dont sont victimes les enseignants, parfois devenu une véritable méthode de gestion des ressources humaines (je renvoie à ma note sur l’incontournable ouvrage de Daniel Arnaud publié en 2013, préfacé par votre servante et recensé naguère (1) ici même) ou encore, et qui fait la une ces derniers temps, celui dont sont victimes, de la part de leurs condisciples (difficile ici de parler de « camarades »), des élèves de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes. Actuellement ce terrible drame fait, qu'on me pardonne l'anglicisme, le buzz des médias, de la radio (2), de l'internet et de la télévision (3). Et ce n’est pas trop tôt.

De l’aveu même de Mme Vallaud-Belkacem, l’Éducation Nationale est «en retard» dans la lutte contre le harcèlement scolaire. L’institution a trop tardé à identifier le phénomène, puisqu’il a fallu attendre 2011 pour que paraisse sur ce sujet un premier rapport dû au sociologue Eric Debarbieux (4), alors président de l'Observatoire de la Violence Scolaire. Les statistiques y sont accablantes : elles révèlent un taux de harcèlement (violences répétées, physiques et verbales) de l’ordre de 6 %. Ce chiffre monte à 14% pour le harcèlement verbal répété. Dans le détail, un peu plus de 39% des enfants déclarent être affublés d'un surnom méchant, 52% ont été insultés, 36% bousculés et 32% ont fait l'objet de mise à l’écart. Pour les violences physiques, 19,5% ont déjà été frappés souvent ou très souvent. Les violences à connotation sexuelle, toujours entre enfants, ne sont pas rares non plus: 6% des élèves disent avoir été regardés aux toilettes, 14% forcés de se déshabiller et 10% forcés d'embrasser ou de caresser un autre enfant. Le racket concerne environ 5% des élèves, mais le cumul n’est pas interdit : 87% des victimes de harcèlement très sévère le sont également de racket en groupe, contre 1,5% en moyenne. Bref, ces chiffres sont désespérants. En 2014, plus de 700.000 enfants et adolescents seraient concernés (5).

On ne sera pas surpris d’apprendre que « la multivictimation est plus fréquente pour les élèves de sixième », trop petits pour se défendre, « que pour ceux de troisième », et qu’elle « concerne plus souvent les garçons que les filles » : quand des ados acnéiques et beuglants, aux neurones encrassés de testostérone, s’acharnent sur un trop grand, trop maigre, trop juif, trop petit, trop roux, trop zozotant (6), trop pédé, trop musulman ou trop gros (7), laissons toute espérance : les plus bêtes seront, encore et toujours, les vainqueurs. Néanmoins, les trop belles, trop intelligentes, trop bonnes élèves (ou inversement, les boutonneuses et les obèses), bref, toutes celles qui ne ressemblent pas à la pétasse-lambda, ne sont pas épargnées par leurs copines-sic, surtout si elles sont assez gentilles pour ne pas savoir, comme on dit, se défendre.

Tout le monde n’a pas la chance, comme Abdel Benazzi ou Christophe Lemaître, de trouver sa résilience dans le sport de haut niveau. Certains de ces enfants harcelés ont décidé, à bout de peur, de désespoir et de solitude, de se supprimer – et sans doute a-t-il fallu, après la mort de Marion Fraisse, cette adolescente de treize ans poussée au suicide par une bande, je pèse mes mots, de petites crapules aussi féroces qu’irresponsables, que Nora, son admirable maman, remue ciel et terre pour que le harcèlement soit vraiment pris en compte comme il convient par l’Éducation Nationale, et que les choses semblent, enfin, un tant soit peu bouger.

Avant de parler des enfants ou des adolescents, posons-nous la question des adultes : il est tentant, peut-être même parfois trop, d’incriminer l’aveuglement des enseignants, comme le fait par exemple sur France-Inter Patrick Cohen affirmant qu’ils ne prennent pas bien la mesure du problème, traitent le harcèlement de « gamineries » et considèrent qu' « il faut bien un souffre-douleur ». Encore plus tentant d’accuser l’indifférence ou la cécité des surveillants, puisque l’essentiel du harcèlement, reconnaissons-le, ne se passe pas en classe mais dans les couloirs ou la cour de récréation, -- ou encore celle des CPE, régulièrement accusés de vivre au pays des Bisounours. Sans parler, naturellement, des proviseurs et principaux, attachés à ce qu’il n’y ait surtout « pas de vagues » dans leur établissement, à la fois pour sauvegarder leur prime de fin d’année et préserver la réputation de leur boîte. Ceci est possible, probable, vraisemblable, au cas par cas sans doute, mais n’explique pas tout. On peut également déplorer, et je suis la première à le faire, le manque de moyens dans l’encadrement, le nombre insuffisant de pions, les conditions de travail difficiles des CPE, des budgets de plus en plus contraints. Mais tout de même, tout de même…

Je me demande s’il ne faut pas aussi et d’abord incriminer le discours de l’institution dans son ensemble, qui, à force de mettre l’élève au centre et de développer ad nauseam la culture de l’excuse, a livré en pâture, à des apprentis gestapistes de bac à sable, des enfants ou des ados que l’on n’a pas protégés parce qu’on n’a pas voulu appeler un chat un chat et un bourreau un bourreau. À force de rousseauisme mal compris sur l’élève « naturellement bon », on a laissé s’exprimer les pires instincts dans la plus totale impunité : pour ceux qui auraient encore des illusions sur la bonté native des enfants, aurai-je la cruauté de renvoyer à la lecture du terrifiant Lord of the flies de William Golding, et à sa remarquable adaptation par Peter Brook (8) ? aux Faux-monnayeurs de Gide (1925), où le petit Boris, trop joli, trop homo, trop seul, harcelé par la « Confrérie des hommes forts », finit, dans la salle d’étude de la pension Vedel, par se tirer une balle dans la tête ?

Les seuls que l’on n’a pas mis au centre, précisément, ce sont les victimes, soit qu’elles n’aient rien dit, de peur de n’être pas crues, ou, comme le raconte simplement Christophe Lemaître, de sembler quelqu’un de faible, soit qu’elles aient parlé, et qu’on leur ait alors reproché d’être des faiseuses d’embarras – sans oublier tous ceux et celles que l’on n’a pas écoutés.

Car enfin, désolée de mettre ainsi les pieds dans le plat : a-t-on jamais parlé de SANCTIONS pour les harceleurs ? Pourquoi, quand un-e élève est harcelé-e, est-ce lui/elle qui doit partir se faire scolariser ailleurs, et pas ceux ou celles qui, des mois ou même des années durant (quatre ans pour Lemaître, cela semble insensé !), l’ont persécuté-e ? En d’autres termes, pourquoi l’Institution, de fait et malgré ce qu’elle en dit, « couvre »-t-elle les coupables ?

Dans ce sens, les déclarations de N. Vallaud-Belkacem, en dépit de sa bonne volonté, sont pour le moins maladroites : « Ce sont les élèves qui souvent peuvent rompre le silence, a-t-elle expliqué mardi 10 février sur Inter. Parce que le harcèlement scolaire se fait souvent dans une relation de triangulation: vous avez l'auteur du harcèlement, la victime, mais aussi des spectateurs. Et si les spectateurs apprennent, comprennent qu'il faut refuser cela, c'est la meilleure manière d'y mettre fin.» (9)

La ministre semble ignorer toute la dimension psychologique du phénomène, au sens où elle ne prend pas en compte l’état de sidération de l’enfant harcelé, qui ne comprend pas ce qui lui arrive parce que le choc traumatique le transforme en zombie, quand il n’est pas victime, de la part de ses harceleurs, d’un lavage de cerveau lui faisant croire que le problème vient de lui -- d’où le silence, exactement comme dans le cas des femmes violées ou battues. Elle ne prend pas mieux en compte l’état d’esprit des « spectateurs », témoins passifs des maltraitances mais qui, de crainte de passer pour des fayots délateurs, préfèrent ne rien dire et donner l’air de n’avoir rien vu. Les « spectateurs », dit la ministre, doivent « compren(dre) qu’il faut refuser cela » : mais pourquoi le comprendraient-ils, à partir du moment où, jusqu’ici, l’interdit n’est pas clairement prononcé et des sanctions sévères ne sont pas prises ?

« Ce sont des enfants, ou des adultes en construction », nous répète-t-on, qui ne se rendent pas bien compte de la portée de leurs actes. Le remarquable film de Michael Haneke, Caché, rediffusé ces jours-ci sur Arte, montre avec une très grande pertinence qu’il est possible, dès l’âge de six ans, d’être un petit salopard tout en sachant parfaitement ce que l’on fait.

Par ailleurs, il faudrait tout de même savoir : on ne peut pas à la fois dire que dès le collège les élèves sont autonomes, réfléchis et suffisamment mûrs pour aborder des sujets graves comme la Shoah, la peine de mort, et en général toutes les questions « citoyennes » y compris celles dont ils n’ont a priori pas grand-chose à faire, et les disculper au nom d’une hypothétique immaturité. Je le répète, rien ne ressemble plus à un innocent qu’un coupable assuré de l’impunité. Pour ce qui est des auteurs de harcèlement, il n’y a rien à « comprendre », encore moins à excuser : il y a à rappeler la loi c'est-à-dire à sanctionner. Dans la construction de ces adultes en devenir, comme on nous en rebat les oreilles, la punition peut être pédagogique et même thérapeutique : elle fait redescendre le bourreau, tout dans son fantasme de toute-puissance, au niveau d’où il n’aurait jamais dû sortir, celui d’un élève, d’un enfant, d’un ado, de quelqu’un qui n’a pas le droit de nuire à son semblable sous quelque prétexte que ce soit. C’est, me semble-t-il, le B-A BA du « vivre ensemble » : PRIMUM NON NOCERE. On ne te demande pas d’aimer ton condisciple, mais de le respecter et de le laisser en paix.

On nous parle beaucoup, ces temps-ci, du retour de l’autorité à l’École, à grands coups de Marseillaise, de parcours citoyen et d’éducation à la laïcité. La première mesure à prendre dans ce sens, ce serait de punir, et avec la plus grande sévérité, tous les élèves harceleurs et leurs complices, non seulement afin de protéger leurs victimes (c’est le minimum) mais encore afin qu’il apparaisse clairement à tous les persécuteurs en exercice ou en puissance qu’un établissement scolaire n’est pas une jungle où s’applique la loi du plus fort, mais un espace de droit où l’unique règlement que l’on ait à respecter est le règlement intérieur, que les faibles y sont protégés et surtout que seuls les adultes référents (enseignants, surveillants, administration) ont pouvoir sur les élèves. Ce serait toute une révolution culturelle… mais c’est à l’épreuve des faits que l’on pourra juger.

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342républiquedesclans5521 21/03/2017 19:43

Quand les voyous estiment pouvoir faire usage de la violence en lieu et place de l'Etat (seul dépositaire de la violence légitime)le nécessaire travail d'éducation & d’enseignement ne peut plus être réalisé.Il reste alors quelque chose qui s'apparente à la barbarie,à la délinquance généralisée,à la voyoucratie.L'Etat maintient l'ordre nous assure-t-on en interdisant par exemple aux enseignants de participer à la campagne présidentielle (dans l'Académie de Lille)contre tous les principes fondateurs de la démocratie.L'Etat serait bien inspiré de permettre aux personnels d'éducation de remplir correctement leurs missions de service public sans être soumis aux menaces & injonctions des voyous.Oui à l'éducation nationale pour tous dans l'Etat de droit et non pas hors de l'Etat de droit !

mpiquet 17/06/2015 12:05

Le harcèlement scolaire est un instrument de sélection indispensable a la vraie tâche de l'Ecole, qui n'est pas la transmission des connaissances. Aussi indispensable que, selon les époques, le latin ou les mathématiques.

Bien a vous.