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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 10:15
Gueule de bois et perspectives

« Nous devrions savoir, depuis la réforme Peillon des rythmes scolaires, qu’il y a une catégorie devant laquelle un gouvernement socialiste ne recule jamais : les enseignants, considérés envers et contre tout comme un "électorat naturel"… », écrivais-je lundi ici même (1) dans un grand élan cassandresque.

Et de poursuivre, en espérant faire erreur : « Gageons que les pourcentages officiels (de la grève) seront ridiculement bas, et que (mardi) soir la ministre, dont la comm’ ne recule devant aucune contrevérité, se félicitera sur toutes les ondes de la "sagesse", du bon sens et de la modération des professeurs de base, qui auront su résister à l’opération de désinformation menée conjointement par des élitistes conservateurs et d’infâmes immobilistes corporatistes jalousement attachés à leurs privilèges et insoucieux de l’intérêt des apprenants patati patata patin couffin. »

Je ne me trompais pas, hélas. Mais ce que je n’osais imaginer, même dans mes cauchemars les plus fous, c’est que le décret, ainsi que l'arrêté portant sur la réforme du collège (2), paraîtraient ce mercredi 20 mai au Journal officiel (3), et datés du 19 – manière particulièrement inélégante d’exprimer la plus totale indifférence vis-à-vis des personnels en grève ce jour-là : même si le mouvement avait été suivi à 80 ou 90 %, la publication de ces textes était d’ores et déjà programmée. Cessez le travail, manifestez, battez le pavé, on n’en a "rien à cirer", comme disait Edith Cresson. Nous savons bien mieux que vous ce qui est bon pour vous, et nous ferons votre bonheur malgré vous, ah mais.

En bon français, ça s’appelle un passage en force. Admirable la part d’un gouvernement qui se prétend attaché à la concertation sociale, se proclame hautement « social-démocrate », et confirme dans les faits qu’il n’est ni l’un ni l’autre – ni démocratique ni social.

Souvenons-nous, nous qui avons de la mémoire…

« Moi président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent être considérés, aussi bien les organisations professionnelles que les syndicats, et que nous puissions avoir régulièrement une discussion pour savoir ce qui relève de la loi, ce qui relève de la négociation… »

Cette composante de la célèbre anaphore du 2 mai 2012, est passée, avec bon nombre d’autres engagements sur lesquels ce qui me reste de charité m’interdit de développer, aux profits et pertes. « Les promesses faites n’engagent que ceux qui les écoutent », philosophait Jacques Chirac paraphrasant le petit père Queuille. Encore un point commun entre les deux Corréziens, un cynisme sans vergogne derrière le sourire bon enfant et l’affabilité rad-soc.

Le dialogue social, la discussion, qu’il disait ? Oui, mais ça, c’était avant.

A moins, naturellement, que l’on n’ait considéré en haut lieu que, la question du collège étant non seulement trop sérieuse pour être confiée à la représentation nationale mais encore trop sensible pour être soumise à négociation avec les syndicats représentatifs, seul le passage en force par décret pouvait s’envisager.

Après avoir fait voter le texte par un CSE globalement aux ordres (et du reste mis en place dans cette intention…), il était clair que pour madame la ministre et pour Manuel Valls, le débat était clos, fermez le ban, screugneugneu. Du reste les consignes semblent d’ores et déjà données aux médias : quelques minutes ce matin pour enterrer le sujet, et on enchaîne, tournez manèges, et circulez, y’a rien à voir.

Gueule de bois et perspectives

Les réactions des collègues sont naturellement contrastées : les partisans de la réforme (il y en a, ne serait-ce qu’au SGEN-CFDT et à l’UNSA !) se congratulent plus ou moins bruyamment. Les uns éclatent de Schadenfreude (la « joie mauvaise », clin d’œil à la langue de Goethe, tant qu’on peut encore l’étudier correctement…), les autres, plus lucides, se demandent comment ils parviendront à convaincre les réticents – au moins ont-ils compris qu’on ne peut pas faire réussir une réforme contre l’avis de la majorité de la profession.

Quant aux opposants, devant un tel mépris, les plus polis parlent de « baffe » ou de « camouflet », les cornéliens de « soufflet », les truculents de « doigt d’honneur » et même, horresco referens et révérence parler, de « fist-fucking ». Tous vivent la publication du décret et de l’arrêté comme une véritable déclaration de guerre, et jurent leurs grands dieux que jamais plus jamais au grand jamais ils ne mettront dans l’urne un bulletin socialiste.

Bonjour l’ambiance en salle des professeurs. Pour favoriser la constitution d’équipes et la coopération entre enseignants, faut reconnaître que comme plan nul c’est génial.

Il est bien tôt pour se hasarder à prédire les suites du mouvement, et dans quelle mesure, à l’approche du BNC, les professeurs seront prêts, et sous quelles modalités, à se mobiliser à nouveau.

J’imagine que l’intersyndicale va se réunir très vite et définir une stratégie : on ne peut laisser passer sans riposter un tel coup de force.

Ce qui semble clair, en revanche, c’est que la rupture est définitivement consommée entre le PS et le corps enseignant. On ne me fera pas croire que le Président et le premier ministre, dans leur entêtement, n’en sont tout de même pas un petit peu conscients. Alors, quel est le but de cette stratégie apparemment suicidaire ? Pour reprendre l’expression d’un de mes collègues (4), en agissant ainsi, les socialistes se coupent une main (la majorité de leur électorat enseignant) pour sauver le bras, la réélection de François Hollande en 2017. L’idée du gouvernement est de radicaliser le débat et l’électorat d’opposition afin que ce dernier aille vers un vote extrême, par dépit – en clair, de tabler sur la lepénisation d’une partie des professeurs et des parents d’élèves.

Disons-le crûment : si François Hollande comptait sur son bilan pour être réélu, les chances seraient bien faibles. En revanche, affaiblir l’UMP en hystérisant les débats ouvrirait pour lui une possibilité d’affronter Marine Le Pen au second tour, et, en tablant sur le front républicain, de nous refaire le coup de Chirac face à l’affreux Jean-Marie : 80 % de votants, et réélu dans un fauteuil. Misérable calcul; Elle est pas belle, la vie ?

Gueule de bois et perspectives

Pour les enseignants, là réside le piège dans lequel il ne faut pas tomber : ne rien espérer de la droite, a fortiori du FN bien sûr. Avant de se réjouir du soutien de Ferry, Chatel, Fillon et les autres, se souvenir que c’est ce même Fillon qui a mis en place le « socle commun » et l’enseignement par compétences, dont la présente réforme du collège vient en quelque sorte parachever l’exécution. Aucun UMP ne reviendra sur le « socle », parce que ce serait contraire à tout ce que le parti propose en termes d’enseignement et à tout ce qu’impose l’Europe libérale (5).

C’est donc aux professeurs, dans leurs syndicats, dans leurs associations de spécialistes, dans les mouvements pédagogiques auxquels ils appartiennent, dans des groupes de réflexion comme le Collectif Sauver Les Lettres ou, en toute modestie, Reconstruire l’Ecole, dont le site revient à nous après quelques déboires techniques (6), -- aux professeurs, disais-je, de réfléchir à des contre-propositions sans se borner à une posture défensive.

Le collège tel qu’il est n’est pas satisfaisant ? Les inégalités scolaires se creusent ? Le remède proposé par Mme Vallaud-Belkacem est pire que le mal ? Certes. Alors phosphorons maintenant ! On pense mieux à plusieurs que tout seul !

Devant à nouveau m’absenter pour quelques jours en « zone blanche », je ne pourrai répondre aux commentaires et vous prie de bien vouloir m’en excuser.

(1) http://leblogdelapresidente.over-blog.com/2015/05/demain-19-mai-juste-un-debut-pour-un-vrai-debat.html

(2) Décret n° 2015-544 du 19 mai 2015 relatif à l’organisation des enseignements au collège

(3) Arrêté du 19 mai 2015 relatif à l’organisation des enseignements dans les classes de collège

(4) Merci, Alexandre !

(5) « La définition (du socle) et sa mise en application sont strictement les demandes de la communauté européenne, en réponse aux exigences des économistes et des commerciaux s’inquiétant du niveau de qualification des populations européennes réclamé par les changements des lois du marché [2]. On en trouvera tous les détails, et de nombreux éléments repris tels quels ou presque, en " version française ", par le Haut Conseil de l’Éducation (HCE), dans le document suivant de novembre 2005 : Proposition de recommandation du Parlement européen et du Conseil sur les compétences clés pour l'éducation et la formation tout au long de la vie, (p 1 à 14), qui applique scrupuleusement les recommandations de l’E.R.T. (Table ronde des industriels européens) en 1995 : " L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique". » Suite sur http://www.sauv.net/socle.php, en m’excusant de me citer (texte coécrit avec Agnès Joste et Michèle Gally)

(6) http://www.r-lecole.fr/

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commentaires

Jean 28/05/2015 10:25

Et si on laissait, Céline, ce pauvre Bentolila jouir d'une retraite bien méritée après avoir dit beaucoup ( beaucoup trop ) de bêtises pontifiantes?

Jean 28/05/2015 10:23

La meilleure contre-attaque contre la réforme du collège, c'est de faire abroger la loi Peillon, qui est à elle seule à l'origine du saccage ( notamment avec le "socle commun" qu'elle emprunte à Fillon (2005)). Mais bizarrement, personne, ni syndicat ni association, ne s'y risque! Complicité UMP-PS?

Céline 21/05/2015 23:16

Bonsoir Mme la Présidente, en terme de propositions intéressantes, voici celles d'Alain Bentolila, auxquelles j'adhère. A mes yeux, c'est dans ce sens qu'il faut faire évoluer notre collège :
http://www.marianne.net/alain-bentolila-college-est-cimetiere-enfants-fragiles-100233227.html
Amicalement

Retraitée fâchée 21/05/2015 11:38

Je partage et transmets aux députés PS et aux responsables locaux.

BERTRAND 20/05/2015 23:33

REFORME DU COLLEGE
Allez, un peu de provoc pour rigoler, maintenant que la messe est dite.
Mon expérience du grec au Lycée Cézanne – souvenirs vivaces. Au premier trimestre d’une année scolaire assez tendue, services chargés. Une collègue de lettres classiques, bien sous tous rapports, agrégée et tout, arpentait les couloirs à la recherche d’élèves de grec. Il ne lui en restait que deux, peut-être même en partance, la pauvre, et il lui en fallait au moins quelques autres pour justifier ses heures. Elle a dû trouver.
Car l’enjeu était là. Pas pour l’amour du grec (Venez que je vous embrasse !!) mais pour avoir un service complet et léger. Car sinon c’était une classe de plus en français, trois au lieu de deux, et ça change la vie pendant l’année (moi qui avec quelques manants de certifiés en avions quatre -ce qui est une horreur de corrections - apprécions la situation). Parlons franc. Derrière les cris d’orfraie sur les humanités s’écroulent, il y a aussi des considérations de niches confortables, et de coûts exorbitants, qui pour être triviaux doivent aussi être pris en compte avec des solutions idoines.
Je me souviens avoir évoqué la possibilité, pour ce peu d’élèves dont il fallait en effet satisfaire l’attente, de recours au CNED – un service public très performant, qui, additionné d’un peu de répétition, peut jouer parfaitement son office.
J’avais aussi horrifié en suggérant que par exemple on pouvait mettre ensemble les élèves de grec de plusieurs établissements aixois, et rendre ainsi plus acceptables des heures d’agrégé(e)s.
Geneviève avait même rappelée qu’elle-même, dans les années 60, élève alors d’un établissement on ne peut plus catho de jeunes filles, allait alors avec ses camarades suivre des cours de grec au lycée public de garçons voisin (enfer et damnation !) pour faire un groupe « soutenable ». Les deux établissements avaient pu s’entendre sur cela, surprising isn’t it ? Mais je ne suis pas dupe, l’enjeu est bien ailleurs.
Encore une fois, à force de ne vouloir rien changer, de protéger des niches, de refuser des accommodements, de trouver des solutions adaptées et satisfaisantes pour tous, on se prend une réforme en pleine poire, et ne reste qu’à pleurer. La prochaine viendra de la droite, on peut faire confiance, mais on trouvera normal d'être un peu décoiffé.
Alors la réforme du collège ? du petit braquet tout ça, beaucoup de bruit pour rien. On commencera à en parler le jour où, au collège comme au lycée d’ailleurs :
1. Toutes les matières et tous les niveaux ne seront pas égaux par ailleurs, en termes de service
2. On instituera une mobilité obligatoire au bout d’un certain temps dans un poste, pour casser les situations de niche et les effets de queue – y compris avec des temps hors de l’enseignement
3. Les établissements jouiront d'une GRANDE autonomie, y compris en termes de recrutement, sur des projets pédagogiques (gouvernance à définir)
4. Les services seront définis en termes de tâches et pas seulement d’heures de cours (quelqu’un avait parlé de 35h, pas si con, si c'est bien négocié)
5. Les vacances scolaires seront pour les élèves, les profs quant à eux, fonctionnaires, bénéficiant du statut de la fonction publique et de 35 jours ouvrables, ou quelque chose comme ça
6. On utilisera pleinement les ressources de l’informatique et des logiciels interactifs pour transmettre des connaissances, concentrant le face à face pédagogique sur l’acquisition des savoir-faire, les travaux pratiques, l’encadrement rapproché des élèves en difficulté – ainsi que le coaching des meilleurs – ce qui ferait éclater la notion de classe, et la notion d’année scolaire, au passage, pour une pratique bien plus large de groupes de niveaux et d’évaluation des compétences.
7. On va en trouver d’autres, j'en ai encore sous le coude.
J’avais dit provoc ? Finalement, c’est assez sérieux tout ça ! Et de gauche, en plus. A disposition pour argumenter chaque point.

mireille grandval 20/05/2015 17:52

N'oubliez pas que l'on peut encore peut-être, éventuellement, faire entendre sa voix pour les PROGRAMMES qui devraient être discutés / discutables jusqu'au 12 juin !
Sursum corda !

Isabelle Voltaire 20/05/2015 15:01

Dans le titre il y a "perspectives", en particulier : " dans quelle mesure, à l’approche du BNC, les professeurs seront prêts, et sous quelles modalités, à se mobiliser à nouveau."
Pour l'édification de nos jeunes collègues, et pour vous éviter des idées dépassées :
je vous propose la lecture de
http://r-lecole.fr/Actions/grevexam.html