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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 16:48
MIA MADRE

Lingua materna, la lingua di mia madre

« Margherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur italo-américain.

À ses questionnements d’artiste engagée, se mêlent des angoisses d’ordre privé : sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Et son frère Giovanni, quant à lui, se montre comme toujours irréprochable… Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille ? »

Tel est le « pitch », comme il ne faut pas dire, de Mia madre, le dernier opus de Nanni Moretti, reparti à peu près bredouille (1) de Cannes et c’est franchement dommage.

Tous les habitués (et les amateurs) de l’irascible auteur de Palombella Rossa, Caro diario et Aprile retrouveront avec plaisir ce qui fait la manière, mais parfois aussi la limite, de ce cinéaste : travail sur l’autofiction (Moretti a perdu sa vieille mère pendant le tournage de Habemus papam), mise en abyme du film et réflexion sur la création artistique, dimension militante et regard politique, hommage référencé à plusieurs maîtres du « grand » cinéma italien, goût pour le mélange des genres du pathétique au burlesque, les plans-séquences maîtrisés et les bandes-sons soignées, -- bref, la « patte » d’un cinéaste cinéphile qui construit, qu’on l’apprécie ou pas, une œuvre éminemment personnelle.

S’il ne s’agissait que d’un film sur le deuil d’un parent, père ou mère peu importe, on se contenterait, et ce serait déjà beaucoup, de rendre hommage à la justesse dont l’expérience est montrée, filmée d’une manière à la fois discrète et frontale, empathique et distanciée, qui nous fait « voir l'acteur à côté du personnage », (comme le répète Margherita à ses comédiens) sans jamais succomber à la facilité lacrymogène inhérente à un tel sujet. Nous avons tous été, à un moment ou à un autre, cette sœur suractivée, longtemps dans le déni, qui continue coûte que coûte à travailler pour rester debout et tenir le coup, et/ou ce frère efficace et résigné qui a perçu tout de suite que « mamma sta per morire » -- avec le mauvais rôle de l’expliquer à sa sœur, bref, ces orphelins de soixante ans renvoyés à ce qui fut leur lointaine enfance aux souvenirs plus ou moins rattrapables.

MIA MADRE

« Voir l'acteur à côté du personnage », une des clés du film, c’est aussi une direction d’acteurs (tous aussi épatants les uns que les autres) particulièrement efficace : Moretti, dédoublé en Margherita, abandonne ses explosions de colère surjouée pour un registre intériorisé, posé, presque terne, qui lui va très bien. Les deux femmes, qu’il s’agisse de la grand-mère Ada (Giulia Lazzarini, au jeu minimaliste toujours sur le fil) ou de Margherita (Margherita Buy), avec qui nous traversons tout le registre des émotions, auraient bien mérité un prix d’interprétation, sans oublier John Turturro, inénarrable en Barry Huggins, un cabotin italo-américain caricaturalement hollywoodien mais fort peu professionnel. Un film d’acteurs, donc, au beau sens du mot, avec des rôles forts dans des situations bien campées et des personnages qui existent vraiment, pas des allégories, .

Mais Mia madre, c’est aussi et surtout un film sur la mémoire, qui nous touche particulièrement, nous professeurs de ces lettres classiques qu’on appelle aussi « humanités ». Ada, la grand-mère mourante, a été professeur de latin (comme la maman de Moretti), et il reste chez elle une vaste bibliothèque, comme le monument, stricto sensu, de ce qu’elle a été et qui meurt avec elle, irrémédiablement.

Mia madre qui meurt, c’est aussi la lingua di mia madre, ce latin ancêtre de l’italien, la lingua materna de Giovanni et Margherita, et qui devient peu à peu une langue morte : la grand-mère l’a enseignée, le frère et la sœur en conservent une teinture, l’adolescente renâcle à l’étudier et n’en saisit pas l’utilité, préférant les week-ends au ski et l’acquisition d’un scooter. Nostalgie, mélancolie sans doute, passéisme morettien, qui évoque les constats plus amers ou plus directement politiques d’un Fellini ou d’un Pasolini. Mais il est des patronages bien moins illustres, après tout.

Ce mur de livres (du Tacite, celui qui ne dit rien donc, quelle ironie…), cette vaste table couverte de documents dans le bureau maternel, que vont-ils devenir, que pourra-t-on en faire, se demande Margherita. Que restera-t-il de ce latin-mémoire, qui ne nous parle plus, qu’on a beaucoup oublié ?

« L’analyse logique », explique Ada dont c’est en quelque sorte le testament, cette « analyse logique » qu’elle voudrait laisser en héritage à sa petite-fille comme une prise sur le monde, de quoi remettre en ordre et penser tout ce qui se dit et s’échange dans un réel chaotique dont on ne comprend plus les enjeux – tel le film de Margherita qui tourne au Hellzapoppin social au fur et à mesure que la folie de Barry Huggins, qui semble ne jamais savoir ses répliques, le dérègle.

MIA MADRE

Car, sans vouloir « spoiler » (comme il ne faut toujours pas dire) la fin, l’acteur qui vient des USA, un pays sans histoire ancienne, se révèle littéralement dépourvu de mémoire. Souffrant d’amnésie chronique, il en vient peu à peu à déformer les mots les plus courants, à massacrer ses répliques et à tordre le langage en des barbarismes déconcertants. Ses mots ne veulent rien dire, son texte ne fait plus sens, on ne sait plus où on va, au propre comme au figuré (séquence hilarante de la conduite à l’aveugle) et plus rien ne se transmet. Le tournage est en échec, comme la vie même, mais on doit néanmoins avancer vers demain…

Dans la phrase latine sur laquelle "sèche" la jeune Livia, on entend " parentes", " novissent ", et "docerent "… Il y est donc question d’enseignement, de transmission, de racines (dans toutes les acceptions du terme) ; de tout un processus de « passage » qui se meurt avec la vieille dame. Et quand, après son décès, on en vient à se demander sur quoi ont pu ouvrir ces années de latin, surgissent d’anciens élèves, sages disciples recueillis, qui ont partagé avec Ada une vraie relation filiale : elle a été à tous leur mère, explique une ex-étudiante. Lingua materna. Ce qu’elle leur a transmis, «l’analyse logique », serait-ce simplement in fine de savoir un peu plus clairement où l’on va -- et pour Margherita, qui ne voit pas plus le sens de sa vie que celui de son film, juste qu’il faut vivre et construire avec ce rien, le penser : voilà ce qu’elle peut retenir de sa mère, ce que Livia peut garder de sa grand-mère, dont le dernier mot est « domani » sur quoi se clôt le film, non pas en vain espoir d’une vie éternelle ou d’un optimisme hors sujet, mais parce que quelque chose d’elle sera resté et passé dans l’avenir : la langue.

MIA MADRE

Voilà sans doute la leçon d’Ada, du latin, de Tacite le bien nommé : même quand on ne la parle plus, la langue dite morte, la langue de la morte, demeure celle de la mère, lingua materna, la langue maternelle, celle des racines, non pas au sens d’un renfrognement identitaire et mesquin, mais celui d’une ouverture vers un « domani » où l’on saurait un peu mieux ce que parler veut dire, et où le monde pourrait peut-être s’appréhender autrement que par borborygmes : s’analyser logiquement.

Naturellement, je conseille très fort ce beau film à Mme Najat Vallaud-Belkacem, si elle dispose pour aller au cinéma d'un peu plus de temps que Fleur Pellerin n'en a pour lire Modiano, ..

Faire le pari de l'intelligence, telle est ma devise. SAPERE AUDE, si vous préférez...

(1) Prix du jury œcuménique pour « sa maîtrise et son exploration fine et élégante, imprégnée d’humour, de thèmes essentiels dont les différents deuils auxquels la vie nous confronte.

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Published by leblogdelapresidente
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