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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 17:45

 

 

 

 

 

 

Objet d’étude : l’épistolaire…


ou : lettre de Vincent Peillon et George Pau-Langevin à tous les personnels de l’éducation nationale

 

 

 

Le BOEN du 26 juin 2012 publie une longue lettre de Vincent Peillon et George Pau-Langevin à tous les personnels de l’éducation nationale : http://www.education.gouv.fr/cid60743/page.html


N’écoutant que son courage et nonobstant, pêle-mêle, sa fatigue de fin d’année, les quarante degrés à l’ombre sur les Bouches du Rhône et les sautes d’humeur de son ordinateur,  la présidente de RE, qui enseigne le français et les langues anciennes depuis 1977, entreprend donc, cherchant son énergie dans les talons,  d’effectuer le commentaire de ce texte, munie de tous les outils d’analyse à sa disposition et de son coutumier mauvais esprit.

 

Comme le sait tout candidat au bac (1), le discours épistolaire obéit à certaines caractéristiques qu’il est facile de repérer, en particulier un ensemble de conventions liées à des usages sociaux ou amicaux variables  --  de la lettre d’amour à la lettre de rupture en passant par la lettre administrative et autres -- , et une énonciation à la première personne portant la marque du destinateur. Rappelons également qu’une lettre est en général un texte construit, et que sa visée, argumentative ou autre, passe par la mise en place de stratégies rhétoriques de persuasion ou de séduction  cherchant à en faire une parole performative, c'est-à-dire qui soit en elle-même une action. C’est cette articulation entre la stratégie épistolaire et la performativité de l’écrit que nous nous proposerons ici d’étudier.

 

Une fois définie la problématique de notre commentaire (2), commençons donc, comme tous les bons élèves, par expliquer le titre. « Lettre à tous les personnels de l'éducation nationale » : c’est clair, direct, informatif et rassembleur. On notera le « tous », qui englobe enseignants et non-enseignants, de la maternelle à l’Université, unis dans la même grande famille de l’éducation nationale, où tout le monde s’aime ou du moins le devrait. Bref, ça commence plutôt bien.

 

Il nous faut également dire un mot de l’énonciation. La lettre se présente comme écrite  à quatre mains, par Vincent Peillon et George Pau-Langevin. Difficile exercice malgré quelques illustres précédents. Il faut une harmonie parfaite pour travailler ainsi, être frères, sœurs (les Scudéry, les Goncourt, les  Groult) ou amis proches (Erckmann-Chatrian, Boileau-Narcejac, Fruttero et Lucentini). Ici le tandem est d’autant plus intéressant qu’il unit un homme blanc et une femme antillaise, ce qui constitue un signe subliminal qui mérite commentaire. NOUS (Vincent + George, comme Sand de surcroît) VOUS (les personnels de l’éducation nationale) écrivons. Belle maîtrise des indices, et captatio benevolentiae d’autant plus efficace qu’elle est discrète. Normale, quoi.

 

Le texte proprement dit débute dans un registre politico-lyrique du meilleur aloi. On note par exemple « une certaine idée de la France, de la République et de l'humanité »  tressant avec une certaine habileté le motif gaullien et un rythme ternaire progressif qui fait son petit effet. On appréciera également le balancement fort bien conduit dans « l'objectif d'une refondation républicaine de l'École et d'une refondation de la République par l'École », qui emporte tout de suite  l’adhésion. De manière générale, tout l’exorde, dans le fond comme sur la forme, est convaincant : « laïcité », « refondation », « intégration », « progrès », « espérance », « justice », « ambition », « promotion », « justice sociale », « rétablir le respect », tous ces mots sont des baumes sur le cœur de l’enseignant meurtri par cinq ans de sarkozysme borné.

 

Pourtant, il en manque un, cruellement absent de l’ensemble du texte : le mot « instruction ». Et son absence fait sans doute plus sens que la présence de tous les autres. Un seul mot nous manque, et tout est compromis…

 

Car c’est ici que le destinataire doit commencer à se montrer vigilant. Après cette entrée en matière alléchante, que « tous les personnels », effectivement, ne peuvent que plébisciter, les détails, où se cache le diable, ont en effet de quoi susciter une légitime méfiance.

 

L’école primaire est qualifiée de « première priorité », et on peut alors lire  de prime abord, de belles intentions, en particulier concernant la scolarisation des tout-petits, la création de mille postes et « l’acquisition des savoirs fondamentaux ».

Cela dit, pour en revenir à la « première priorité », l’intention stylistique de ce polyptote pléonastique, malheureusement devenu, au fil des années, une tarte à la crème du jacassin politico-médiatique, se retourne contre ses auteurs. L’unité de ton avec l’exorde, hautement rhétorique, est dorénavant brisé par cette « première priorité » qui  fait retomber le soufflé républicain des premiers paragraphes. C’est à présent de pédagogie que l’on va parler, et pas forcément de la meilleure, comme l’indique le flou de la formulation selon laquelle elle doit « être attentive aux travaux de la recherche » : s’agirait-il, sans oser l’avouer pour ne vexer personne, tout en faisant plaisir à l’UNSA et au SGEN-CFDT,  de  renouer avec le constructivisme ? Il y a là un flou, et donc, comme disait la grand-mère de Martine Aubry, un loup -- armé de grandes dents : les sciences de l’éducation.

 

La suite de la lettre confirme les inquiétudes, et là plus de « nous », plus de « vous », plus de rythmes ternaires, mais un présent de l’indicatif à valeur injonctive : « le socle commun de connaissances et de compétences, inscrit dans la loi n° 2005-380 du 23 avril 2005, est  le cadre de référence de la scolarité obligatoire », et « le livret personnel de compétences actuel est inutilement complexe » mais il sera maintenu une fois amendé. «  La mise en œuvre de la réforme du lycée se poursuit à la rentrée 2012 selon les dispositions arrêtées en 2010 », ce qui signifie en clair que la catastrophique réforme Descoings, qui a fait du lycée une usine à gaz en y organisant l’enseignement de l’ignorance, est pérennisée. Seule avancée, l’histoire et de la géographie sont rétablies en terminale scientifique. Aucun changement non plus en ce qui concerne les langues vivantes, en dépit de l’opposition de nombreux personnels, syndicats et associations de spécialistes, et pas de véritable engagement sur le dispositif Eclair, qui a pourtant montré toute son inutilité.

Le passage (obligé) sur le numérique et l’e-éducation laisse le lecteur dans une interrogation sans fond : comment peut-on décider si facilement de ce qui va engager l’Ecole pour les décennies à venir, sans poser à aucun moment la question de la neutralité du numérique, qui est, justement, beaucoup plus qu’un outil ?

 

A ce stade de la lecture, le destinataire se sent saisi d’accablement : socle commun, pédagogie, lycée Descoings... On garde tout, et parfois même on persévère dans l’erreur ! Où  est donc le changement promis ?

 

C’est alors que, selon une stratégie éprouvée, les deux scripteurs soufflent le chaud et le froid, et, avec quelques lignes assez rassurantes sur « l’autorité », la « sérénité » et la « sécurité », laissent entendre, avec la création de postes de CPE et d’AE,  leur volonté de rétablir, dans les établissements, « un climat favorable aux apprentissages ».

 

Mais le paragraphe suivant, très maladroit, détruit définitivement  ce fragile édifice. En choisissant de conclure sur la formation des maîtres, les auteurs ont cru garder le meilleur pour la fin, et boucler en apothéose leur message aux personnels. Hélas, trois fois hélas, les « écoles supérieures du professorat et de l'éducation qui seront opérationnelles dès 2013 (et où) tous les professeurs, quel que soit le niveau d'enseignement auquel ils se destinent, partageront un moment de formation commun » semblent nous ramener aux « bons vieux » IUFM  qui ont pourtant, dès le départ, fait preuve de leur nocivité – qu’on se souvienne du rapport Schwartz, soigneusement enterré en son temps pour cause de mal-pensance…

 

Quant à la péroraison, dont l’emploi des italiques souligne l’intention conclusive, il s’appuie sur une auctoritas, «  Le Président de la République »,   et rappelle « la priorité qu'il accord(e)  à l'École de la République ». Le registre lyrique-épique reprend ici ses droits ; mais comment comprendre « C'est une question de moyens, mais aussi de valeurs » ? QUELLES valeurs ? Celles de la République, me direz-vous, mais qui sont de facto démenties par le maintien du socle commun, la continuation du lycée Descoings, et le retour des IUFM…  N’est-ce pas une  manière de dire qu’il y aura à la fois peu de sous et beaucoup de sciences de l’éducation ?  

« Il convenait d'indiquer déjà qu'un changement a bien eu lieu » : lequel ? Si l’on excepte l’abrogation du  décret n° 2012-702 du 7 mai 2012 relatif à l'évaluation des personnels, rien de ce qui a été entrepris par la droite n’est véritablement remis en cause. En somme, dorénavant, tout sera comme avant. Tout se passe comme si le parti socialiste, prenant acte du sale boulot accompli par l’UMP ces dernières années (ou secrètement ravi de ne pas avoir à l’accomplir lui-même…), entendait s’en contenter en ne le retouchant qu’à la marge, et dans un sens qui ne peut nous convenir.

 

C’est pourquoi, à notre grand regret, nous ne pouvons conclure qu’en réaffirmant que nous n’avons pas été convaincus par cette lettre, qui dit pour ne pas faire, ou pour faire pire. Si la rhétorique en est parfois républicaine, le bilan performatif est plus que décevant, comme dans ces opéras où l'on chante "Marchons, marchons" en restant sur place : soit on n'agira pas, soit on persévérera dans l’erreur. La défiance sera donc de mise, mais aussi la vigilance. L’association Reconstruire l’Ecole est toute disposée à accueillir avec bienveillance tout ce qui ira dans le sens du devoir d’instruction publique auquel elle rappellera inlassablement les ministres… mais quelque chose dit à la présidente que nous allons vers « de rudes combats »…

 

Dernière minute et perplexité :

http://www.lexpress.fr/education/quatre-personnalites-pour-animer-la-grande-concertation-de-peillon_1132369.html

 

 

      Notes : 

 

(1)http://www.toutpourlebac.com/dossiers/156/bac-fiche-francais--lepistolaire--de-la-lettre-au-roman/426/les-caracteristiques-de-la-lettre.html

(2) Je suis scolaire, voilà ma gloire, mon espérance et mon soutien

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Published by leblogdelapresidente
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