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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 15:16

 

 

Bandit, voyou, voleur, chenapan 

C’est la meute des honnêtes gens

Qui fait la chasse à l’enseignant

(Pcc Jacques Prévert)

 

 

« Accusé par des parents d’élèves d’avoir perturbé la minute de silence, un professeur de philo du lycée Victor-Hugo à Poitiers est mis à pied. Il se défend. » (1)

Et hop, Poitiers,  plus haut qu’à Mulhouse !

 

 

Le Recteur de choc Jacques Moret (2), qui vient par ailleurs de se signaler cette semaine en supprimant deux CPGE au lycée Camille Guérin, vient de suspendre à titre conservatoire, et pour quatre mois, J.-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor Hugo de Poitiers. Décision prise sur plainte (et même dénonciation, osons le mot) d’élèves et de parents, comme à Mulhouse, et, comme à Mulhouse, en infraction avec la procédure.

Le Parquet a également été saisi, sur le fondement de l'article 4 de la loi du 14 novembre 2014 relative à la lutte contre le terrorisme (pour mémoire, six condamnations à des peines de prison ferme ont été prononcées en France depuis le 9 janvier, au surlendemain de l'attaque contre Charlie Hebdo, pour ce motif.)

« J'ai été interrogé lundi par deux inspecteurs d'académie, déclare notre collègue. Ils m'ont dit que leur rapport serait le soir même sur le bureau du recteur et le lendemain sur celui de la ministre. Je ne sais pas ce qu'on me reproche. Je ne sais pas quel cours, quel débat est concerné. On m'a juste dit "ce sont des propos qui ont été tenus en classe". On évoque des plaintes d'élèves et de parents qui sont montées directement au rectorat. »

Quel acte monstrueux a donc commis cet enseignant de philosophie au parcours un peu particulier (3) par ailleurs bien connu en Poitou pour son militantisme d’extrême-gauche et ses activités au DAL (4) ? Aurait-il eu le front, comme son collègue alsacien, de montrer à ses élèves des caricatures du Prophète et de les contraindre à les regarder ? Oh que nenni ! « Ce fameux jeudi, explique-t-il, j'ai organisé des débats avec mes six classes de terminale. Le but était de comprendre les causes du terrorisme en sortant autant que possible de la passion et de l'émotion du moment. » Et de poursuivre : « Ce sont les élèves qui étaient demandeurs. J'étais réticent. Je n'aime pas évoquer à chaud de tels sujets. Devant leur insistance et leur état de choc, j'ai décidé de mettre en place ces débats. » 

 

En clair, le professeur a fait son travail, tout son travail, juste son travail, rien que son travail, exactement dans l’optique recommandée par le ministère : parler, expliquer, remettre de la raison, convaincre, dialoguer. Calmement.

 

Tout ceci a quelque chose de kafkaïen, certes, mais la situation devient carrément ubuesque quand on apprend quel est le dernier chef d’accusation retenu contre J.-François Chazerans : on lui reproche d’avoir « tenu des propos déplacés » lors de la minute de silence … alors même qu’il n’y a pas assisté !

 

Peu importe que cet enseignant engagé condamne (et sans prendre de gants, puisqu’il parle de « fascisme ») les attentats : « Ma réaction de citoyen est de dénoncer avec force ces actes odieux, horribles. On ne peut quand même pas m'accuser d'avoir la moindre sympathie pour les djihadistes. Ce sont des groupes fascistes que je combats. Il n'y a pas eu une quelconque apologie du terrorisme lors de mes cours. Au contraire. » : l’essentiel, c’est qu’élèves et  parents aient prétendu l’inverse, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

Peu importe que les commentaires de Centre Presse (5) soient unanimes à reconnaître le rayonnemement du collègue, qu’un de ses anciens proviseurs souhaite sincèrement aux lycéens de Victor Hugo « de croiser, dans leurs carrières qu'ils imaginent rectilignes, des adultes aussi dérangeants pour leur confort de pensée ou le conformisme de leurs géniteurs », que ses anciens élèves l’évoquent comme « un professeur remarquable » : l’essentiel, c’est qu’élèves et parents aient prétendu l’inverse, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

 

 

Peu importe que ce philosophe atypique, qui reconnaît lui-même aimer « provoquer ses élèves pour les forcer à avoir une vision critique sur les événements »  ait à cœur d’apprendre à réfléchir à ses louveteaux, y compris en les secouant dans leurs préjugés et leurs idées toutes faites. Peu importe qu’il ait fait montre, par son investissement dans les TICE, ses interventions philosophiques en 6eme, maternelle ou SEGPA, d’une volonté (que d’aucuns pourraient trouver irritante, mais ce n’est pas le débat) de « dépoussiérer » sa matière. Peu importe qu’il ait été, naguère, suffisamment reconnu par l’Institution pour être mis à disposition à mi-temps à la MATN (Mission Académique aux Technologies Nouvelles) et au Pôle Unimédiat du CRDP de Poitiers (veille technologique et pédagogique), puis à temps complet à la MATICE (Mission Académique aux Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement). L’essentiel, « pédagogo » ou pas, c’est qu’élèves et parents se soient plaints de lui, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

On notera sans ironie aucune que ce professeur, qui a inscrit son travail dans une démarche militante qui, même si on peut ne pas la partager, force le respect, a dirigé un mémoire de 2eme année IUFM sur « L’initiation à la pratique du débat philosophique comme alternative à la violence », animé un stage  consacré à « Enseigner autrement : faire circuler la parole en classe et dans l’établissement » et  dirigé des sessions de formation sur le phénomène sectaire. C’est dire qu’il est loin d’être un débutant pour ce qui est de gérer un débat avec des adolescents – quoi que l’on pense du sempiternel « enseigner autrement » qui, comme la langue d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses. Mais la question n’est pas là : l’essentiel, c’est qu’élèves et parents soient mécontents, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

Ce doit être un cauchemar pour notre collègue, qui semble s’être consacré corps et âme à renouveler sa pratique dans le sens de l’échange avec ses élèves, que de se prendre en pleine figure tout ce à quoi il a cru, tout ce sur quoi il a fondé son enseignement; et de se retrouver ainsi mis au pilori sans même savoir vraiment pourquoi.

Meursault, on s’en souvient, est condamné à mort pour ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère ; pour avoir hébergé un homme dont elle ignore qu’il est recherché,  la Katarina Blum d’H. Böll est prise pour une terroriste. Là, nous franchissons encore un degré dans le non-sens, puisque J.-François Chazerans  est accusé d’avoir dit ce qu’il n’a pas dit et perturbé un rassemblement auquel il n’était pas présent…  Bref, c’est l’absurde à l’état pur. Mais peu importe, l’essentiel, c’est qu’élèves et parents aient manifesté leur irritation, puisqu’ils ont raison, forcément raison.

 

 

 

 

Il semble, de surcroît, que ce professeur ne soit pas le seul, dans l’académie de Poitiers, à se trouver sur la sellette  http://poitiers.snes.edu/la-suspicion-en-reponse-a-la-terreur/

 

 

 

Tout ceci nous ramène aux heures noires de Ségolène Royal, où, en pleine parano, on voyait des pédophiles partout, ce qui permit aux chères têtes blondes brunes et rousses de dénoncer allégrement pour tripotage et même pire tout professeur dont la pédagogie ne leur convenait pas. Comme le rappelle Marie-Monique Robin dans son impeccable document (6)  L’École du soupçon, «  d'authentiques coupables ont été démasqués, mais des centaines d'innocents ont également vu leur vie brisée. Or, depuis 1999, près de trois affaires sur quatre se sont conclues par un classement sans suite, un non-lieu ou une relaxe », sans parler des dépressions et des suicides.

 

 

 

 

On ne peut pas accepter que, sous l’emprise de l’émotion (parfaitement légitime au demeurant) suscitée par les attentats contre Charlie et l’Hyper-casher, l’Éducation Nationale, saisie d’une sorte d’hystérie, se lance dans une nouvelle chasse à l’enseignant. J‘ignore si j’aurais toujours, dans le quotidien d’un lycée, entretenu des relations idylliques avec J.-François Chazerans, dont les partis-pris pédagogiques ne sont pas exactement ceux de Reconstruire l’École, vous  vous  en doutez. Mais  cette folie qui s’empare aujourd’hui de l’Institution, ce retour du refoulé où l’on brûle à présent de manière inique, ce qu’on a adoré sans discernement des années durant (le débat, l’expression des élèves, la prise de parole dans la classe), cet acharnement à « sacquer » un professeur dont, peut-être, le militantisme d’extrême-gauche dérange les autorités de tutelle, tout ceci est absolument inadmissible.

 

 

Comme pour l’affaire de Mulhouse, une réaction urgente s’impose. Une pétition de soutien est en ligne : http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2015N47300 ainsi qu’une page FaceBook où vous pouvez, si vous  le désirez, manifester votre solidarité avec notre collègue :

https://www.facebook.com/pages/Soutien-%C3%A0-Jean-Fran%C3%A7ois-Chazerans/1583866758517859

 

 

DERNIERE MINUTE :  L'intersyndicale du lycée Victor- Hugo vient d'envoyer au Recteur un courrier demandant la réintégration du professeur de philosophie. Elle appelle à manifester demain mercredi à 13 heures place d'Armes à Poitiers,  et dépose un préavis de grève pour les prochains jours.

  1. http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Actualite/Education/n/Contenus/Articles/2015/01/24/Le-rectorat-suspend-le-prof-et-saisit-la-justice-2197590

 

  1. Agrégé de sciences naturelles, docteur en écologie, chercheur en biologie végétale, professeur au Muséum d'histoire naturelle, ce brillant chercheur est également (nobody’s perfect…) membre du PS, où il fut délégué national à la biodiversité et aux risques biologiques. Directeur de l'INRP en 2009  (Institut national de la Recherche Pédagogique), vice-président de la  CP-CNU  (Conférence Permanente du Conseil National des Universités), il est nommé recteur de Poitiers en 2012, où il semble avoir atteint son niveau d’incompétence, selon l’immortel principe de Peter.

 

  1. Voir sur le site perso du professeur http://www.chazerans.fr/experiences/

 

  1. Droit Au Logement

 

  1.  http://www.centre-presse.fr/article-364424-le-rectorat-suspend-le-prof-et-saisit-la-justice.html

 

  1. http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-L_ecole_du_soupcon-9782707146755.html

 

 

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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 17:47

Deux semaines après les incidents liés à la minute de silence en mémoire des victimes de l’attentat contre CHARLIE, Madame Vallaud-Belkacem vient de présenter toute une batterie de mesures marquant son « engagement résolu à former les futurs citoyens aux valeurs de la République ».

Si j’en crois les déclarations de la ministre rapportées par L’Observateur, « cette grande mobilisation est le commencement de l'acte II de la Refondation de l'École » : sans vouloir se montrer systématiquement et inutilement caustique, on espère juste que le deuxième acte de la pièce (une comédie assez plate avec un casting peu convaincant) sera meilleur que le premier, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas emballé grand-monde. Force est de reconnaître avec Jacques Julliard (in : éditorial de Marianne n° 921) que « l’histoire sera beaucoup plus sévère pour le bilan éducatif de François Hollande que pour son bilan économique… », ce qui n’est pas peu dire.

Bref, plutôt qu’acte II, mieux vaudrait parler de « session de rattrapage »…

Ceci étant posé, voyons ce qu’il en est.

Ainsi donc, Mme Vallaud-Belkacem fait de la laïcité une priorité, ce qui est tout à fait très bien.

Comment compte-t-elle procéder ? « Mille (beau chiffre symbolique) formateurs aguerris [enseignants et des personnels d’éducation] vont être formés sur les questions de laïcité et déployés dans les établissements » d’ici juillet 2015, afin d’aider les enseignants « souvent impuissants dans ce domaine (…)  à aborder avec les élèves les questions relatives à la citoyenneté à la laïcité et à la lutte contre les préjugés. »

Une question d’abord : QUI va former ces formateurs « aguerris » ( ???) à la laïcité ? Des sociologues comme F. Dubet, partisan des « accommodements raisonnables » comme on dit au Canada qui envisage précisément de faire marche arrière sur ce point ? Des experts en expertise, ceux qui nous serinent depuis dix ans (enterrement du rapport Obin, voir http://leblogdelapresidente.over-blog.com/2015/01/le-jour-d-apres.html ) qu’il n’y a dans notre cher et vieux pays aucun mais alors aucun aucun problème  à ce niveau ? Si tel est le cas, autant tirer l’échelle tout de suite : cela ne servira à rien.

Je vais faire un rêve et oser une suggestion : si nous trouvions, dans le vaste vivier des diverses associations laïques, quelques centaines d’intervenants susceptibles d’intervenir auprès des collègues, comme cela se fait couramment et depuis longtemps pour les stages toxicomanie, conduites à risques, SIDA, contraception, homophobie, et j’en passe ? Je n’ose imaginer que le ministère puisse ne pas faire pas confiance à ces associations  (UFAL, Libre Pensée, etc.) sauf à considérer que les recevoir à l’École serait porter atteinte à… la laïcité ?!

Et si l’on faisait également appel aux « vieux routiers » de l’Éducation prioritaire, qui ont accumulé, au quotidien, une expérience si précieuse qu’ils ne demanderaient sans doute pas mieux que de la partager avec les débutants fraîchement sortis des ESPE ?

 

 

J’observe également que la formation des formateurs se fera en quelques mois (« d’ici juillet 2015 »), si bien que, si je sais encore un peu compter, les collègues de la base  n’en bénéficieront qu’à partir de la rentrée prochaine. Voilà ce que l’on appelle de la réactivité. Ce n’est plus un mammouth, c’est un unau (les amateurs de mots croisés m’auront comprise).

En attendant, donc, on attend. Mais après tout, cela fait si longtemps que l’on laisse les professeurs se débrouiller avec les moyens du bord, alors n’est-ce pas, que sont cinq petits mois dans le sablier de l’Histoire ?

Soit. Mais ma crainte, soyons francs, c’est que l’on forme des formateurs qui formeront les professeurs à formater les élèves, et que tout le catéchisme citoyennisant qui a fait la preuve, des années durant, de son inefficacité pour ne pas dire de sa contre-productivité, soit juste maintenu pour ne pas dire aggravé dans ce qu’il a de plus insupportable : la moraline et le prêchi-prêcha.

« Le racisme c’est pô beau », « L’antisémitisme c’est pas gentil », « L’homophobie c’est méchant » : je caricature à peine… Dans ce sens, je suis loin d’être rassurée  à l’idée que pour créer « un nouveau parcours éducatif et citoyen de l’école élémentaire à la terminale », NVB propose notamment la mise en place d'un « enseignement moral et civique ». « La laïcité c’est sympa », « Le vivre-ensemble c’est cool », « Le respect c’est trop la classe ». Non, là j’exagère – à peine.

 

Enseigner la morale à l’École… Oui, j’ai connu cela dans ma petite ville des Basses-Alpes, à la fin des années 1950 (eh oui …), lorsque notre instituteur (un communiste aux yeux très bleus, héros de la Résistance et que tout le monde respectait très fort) nous accueillait chaque matin avec, écrite à la craie sur le tableau noir, une devise relevant de la sagesse des nations, du genre «Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger» ou « Bien mal acquis ne profite jamais », avant quelques minutes d’un commentaire auquel nous ne comprenions pas tout, tant s’en faut, mais que nous écoutions avec attention parce que, précisément, nous respections notre héroïque maître, et que nous n’aurions à aucun moment envisagé de mettre en doute sa parole ni a fortiori de nous en moquer.

Comprenez-moi bien ; je ne prône ni les coups de règle sur les doigts, ni le retour à la blouse grise, au bonnet d’âne et autres menus sévices ; je dis simplement que c’étaient d’autre temps, où, en l’absence de médias autres que la presse (que nous ne lisions pas ) et la radio (que nous écoutions fort peu), la parole de l’instituteur, qui incarnait le Savoir avec un S-, avait de la valeur.

Depuis, il y a eu la télévision, l’internet, les réseaux sociaux : la parole de l’enseignant est devenue une parmi beaucoup d’autres, et plutôt moins fun, parce que plus exigeante, plus complexe et plus austère, que le brouhaha médiatique et la rumeur internet.

Parallèlement, d’année en année, et spécialement depuis le règne du regrettable Allègre (dont on ne dira jamais à quel point il fut nuisible pour l’École), l’enseignant a été systématiquement discrédité. Grosse feignasse sempiternellement gréviste ou tirant à la feuille (je ne peux jamais revoir sans être saisie de nausée cette vidéo où une Ségolène Royal épanouie propose, devant un parterre de proviseurs ricanants, les 35 heures de présence dans l’établissement pour tous les enseignants), sadique interdisant les enfants de parole (voir l’affiche indigne de la FCPE représentant une fillette baillonnée), maltraité par les parents au figuré et parfois au propre, ringard sclérosé incapable d’adapter sa pédagogie à la modernité (discours de la plupart des pseudo-experts en sciences de l’Éducation et des journalistes du même métal), maniaque du zéro, de la note chiffrée, du  pensum  et de la colle, pédophile mal assumé (Ségolène, encore), gauchiste fumeux pour la droite, réactionnaire passéiste à tendance raciste pour une certaine « gauche », tellement mal payé qu’une bonne partie de ses élèves ricanent de sa voiture hors d’âge ou de son vélo fatigué… le professeur et l’instituteur ont perdu toute leur aura, toute leur autorité : ce sont juste des « bouffons » (comme les bons élèves, d’ailleurs… mais c’est un autre débat).

Par « autorité », je le répète, je n’entends pas « droit de vriller les oreilles des cancres indisciplinés » et encore moins de leur botter le fondement, mais un rapport hiérarchique relevant du contrat entre l’enseignant et l’élève : tu me transmets des savoirs (des savoir-faire, des savoir-être, comme disent les khuistres),donc je te respecte en tant que « passeur » de ces savoirs – et moi enseignant, inversement, je te respecte précisément parce que tu es celui que j’entreprends d’instruire et d’éduquer.

À partir du moment où la parole de l’enseignant a bien moins de valeur que n’importe quelle rumeur courant sur FB, des « Illuminati » à l’intolérable Dieudonné, il est difficile d’imaginer que son discours, « formateur aguerri » ou pas, puisse avoir un quelconque impact sur son auditoire. 

François Hollande, dans ses vœux au monde éducatif, a entrepris ce que l’on pourrait appeler malignement un « virage autoritaire » qui laisse absolument pantois, tant la volte-face est spectaculaire. Certes, on avait déjà vu l’ennemi de la finance chouchouter vainement le MEDEF à grand renfort de cadeaux fiscaux, mais on assiste  aujourd’hui  à une étrange métamorphose, de la pédagogie pédolâtre à celle du big stick. «Tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l'autorité » des enseignants fera l'objet d'un signalement au chef d'établissement, a déclaré le Président, avant de prévenir qu'«aucun incident ne sera(it) laissé sans suite ». Dès qu'il y aura « une mise en cause de la dignité, de l'égalité entre jeune fille et jeune garçon, qu'il y aura une pression, un mot qui sera prononcé qui met en cause une valeur fondamentale de l'école et de la République, il y aura une réaction». 

Fort bien, mais de mauvais plis ont été pris, et le retour en arrière sera difficile, l’habitude étant une seconde nature et rien ne ressemblant plus  à un innocent qu’un coupable assuré de l’impunité. 

Pardonnez-moi d’insister : pendant un quart de siècle, on a laissé dire et faire à peu près n’importe quoi au nom de la centralité de l’apprenant, du respect dû à l’enfant, de l’épanouissement et de la spontanéité de l’élève, et soudain, crac, patatras, vlan, dès que tu ouvres le bec tu te retrouves chez le protal… Après avoir sacralisé la parole des enfants ou des ados et leur avoir laissé donner leur avis sur à peu près tout et le reste, on leur intime brusquement l’ordre de se taire. Quoi de moins éducatif que cela ? Comment voulez-vous que ces jeunes comprennent pourquoi, alors que jusqu’ici on s’est extasié sur la moindre de leurs expressions, on leur demande aujourd’hui de s’auto-censurer ?

La solution, me semble-t-il, n’est ni dans le cours de moraline laïque, ni dans l’usage forcené de la matraque (même en faisant la part de la gesticulation dans toutes ces mesures prises dans l’état de sidération choquée de celui qui tombe de la Lune et découvre soudain que le réel n’est pas comme il l’avait cru). On ne va pas faire défiler les potaches en uniforme et leur faire chanter Maréchal nous voilà, L’Orient est rouge, oups pardon La Marseillaise en saluant le drapeau au garde-à-vous tous les matins. On n’impose pas la laïcité et l’amour des valeurs républicaines par la coercition.

La solution, elle est dans une École qui instruit.

Naturellement, les élèves qui « dérapent » doivent être sévèrement punis; il existe des lois sanctionnant le révisionnisme, l’antisémitisme, etc. : appliquons-les ! Devant ces provocateurs qui sont dans la toute-puissance, soyons freudiens, rappelons la Loi, mettons des limites, posons des interdits, mais n’oublions pas que nous sommes d’abord et avant tout des professeurs, et que notre métier c’est d’instruire les enfants et les adolescents qu’on nous a confiés. Et c’est en les instruisant que nous les éduquerons.

Il faut remettre de l’École à l’École, en particulier du français, de l’histoire et de la philosophie ; la « morale », le « vivre-ensemble », la « laïcité », on les apprend dans la littérature, le « fait religieux », on l’étudie en histoire, Dieu, on devrait le voir en philo – et le droit, la Loi aussi, qu’il faut encore et toujours rappeler

Quant à une journée de la laïcité chaque 9 décembre, ma foi (si j’ose dire…) après tout, pourquoi pas ? Espérons juste qu’elle ne sera pas noyée dans les xyz journées de ceci-cela, de la journée de la jupe à celle de la déportation en passant par la semaine de la presse ou du goût, qui jalonnent déjà l’année scolaire, -- en quel cas ce 9 décembre ne servirait qu’à se donner l’illusion de faire semblant d’avoir fait quelque chose.

Pour ma part, je préférerais que ce soit tous les jours la journée de la laïcité. Mais c’est une autre histoire…

Pour info, les réactions tout à fait positives de l'IG honoraire JP Obin, auteur du fameux rapport "enterré" de 2004 :

http://www.20minutes.fr/societe/1523695-20150122-annonces-laicite-mesures-gouvernement-vont-bon-sens

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22 janvier 2015 4 22 /01 /janvier /2015 13:55

 

 

DERNIERE MINUTE  : le recteur vient d'annuler la procédure disciplinaire contre le professeur d'arts plastiques de Mulhouse. L'enquête administrative a démontré qu'il n'y avait pas eu de "faute professionnelle grave".

Moralité : quand on tape vite et fort, quand on ne lâche rien, on gagne !

Ne nous laissons plus faire  et arrêtons de dire AMEN  à tout !!!

 

  • COMMUNIQUÉ DU SNES FSU :

Cher-e-s collègues,

Le rectorat a annoncé aujourd'hui sa décision de lever définitivement la procédure disciplinaire à l'encontre de notre collègue de Mulhouse. Nous nous réjouissons de cette décision.

Nous avons pu faire rétablir le droit et faire prévaloir le bon sens. L'enquête administrative a établi l'absence de faute professionnelle.

Par conséquent, dans le souhait d'un apaisement réel qui permette à nos collègues de travailler dans de bonnes conditions, les organisations syndicales annulent la grève et les rassemblements de demain vendredi 23 janvier 2015.

 

 

  • COMMUNIQUÉ DE SUD-ÉDUCATION :

Chèr-e-s collègues,

La mobilisation collective, syndicale et intersyndicale a payé : sous cette pression, les droits du collègue mis en cause ont été enfin respectés, notamment celui de pouvoir se faire entendre : une enquête menée par deux inspecteurs régionaux a entièrement lavé le collègue de toutes les accusations qui étaient portées contre lui. Sur cette base, le Recteur a décidé l'arrêt de toute procédure disciplinaire à l'encontre de ce collègue et le rétablissement de celui-ci dans ses droits et fonctions : néanmoins le collègue ne souhaite pas retourner dans l'établissement, ce que l'on peut comprendre.

Le préavis de grève est donc levé tout comme l'appel aux deux rassemblements de Mulhouse et Strasbourg.

Tout ceci prouve que seule l'action collective et syndicale permet de faire respecter droits et statuts des enseignants, notamment lorsque la hiérarchie, qui devrait être la première à les faire respecter, les bafoue.

 

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 18:45

Caricatures de Mahomet et vifs échanges en classe : un enseignant suspendu à Mulhouse (les journaux) (1)

Oui, vous ne rêvez pas : ce ne sont pas de minables Charlie Coulibaly de bac à sable que l’on a punis, mais un professeur d’arts plastiques au collège Villon de Mulhouse, qui, quatre jours après le cours où il avait projeté des caricatures pour ouvrir le débat après le massacre à la rédaction de CHARLIE (recommandation de la ministre), a été suspendu suite à une lettre d'élève et à la plainte de parents.

De source syndicale (SNES), le rectorat de Strasbourg a prononcé la sanction sans même écouter l’enseignant, et des versions tendancieuses sur ce qui s'est passé durant la séance, rumeurs résultant d'une compilation d'informations rectorales et locales recueillies à chaud, circulent dans la presse, en dépit d’un démenti de notre collègue (2).


Quelques précisions, toujours de source syndicale : le professeur incriminé a fait l'objet, le 12 janvier, d'un double arrêté d'éloignement de son collège (au motif que sa présence « porte atteinte à l'ordre public » et à « la sérénité nécessaire au bon fonctionnement du service public » dans cet établissement sensible (classé en REP), et de suspension (en raison « d'un comportement en totale inadéquation avec les exigences inhérentes aux fonctions d'enseignant et les valeurs de l'école républicaine », constituant une « faute professionnelle grave ».

Ces deux arrêtés ont été pris sur foi d'un rapport de sa Principale, daté du même jour.
Ce rapport allègue un incident verbal survenu lors de la présentation d'un visuel relatif à l'attentat du 7 janvier, visuel comportant deux « images du Prophète » qui auraient scandalisé quelques élèves : celle même qui figure sur le site ressource conseillé par le ministère, et une autre où l’on voit un activiste tirant, sur un crayon à dessin, une balle qui, par ricochet, vient blesser dans la région culière une figure qui peut être celle de Mahomet, perché sur un nuage entre Jésus et Yahvé.

Toujours de source SNES, ce rapport fait encore état d'une menace d' « esclandre » de la part de certains parents, fondée sur la diffusion, « par une élève de la classe » (termes du rapport), d'une sorte de pétition contre leur professeur, pétition dont l'origine reste inconnue.

Notons l'irrégularité de la procédure qui a fait l'impasse sur toute audition de notre collègue sinon par sa Principale : en effet, contrairement à ce qui est d’usage avant une mesure de ce type, l’enseignant n'a été entendu ni par les services de la DRH (Direction des Ressources Humaines), ni par son IPR (Inspecteur Pédagogique Régional, pour ceux qui ne maîtrisent pas les acronymes de l’Éducation Nationale). Pourtant, le Rectorat disposait de tout le temps nécessaire pour auditionner le professeur sans lui imputer d'emblée une « faute professionnelle grave » dont les éléments constitutifs n'étaient pas avérés.

L'opération s'étant réglée en coopération avec la Préfecture (information donnée par le Recteur) il est à craindre que notre collègue n'ait été sacrifié au souci d'éviter un débordement dans un quartier sensible de Mulhouse et une actualité encore plus sensible … Le même 12 janvier, la Principale du collège diffusait aux familles un message annonçant que « le professeur fait l'objet d'une mesure disciplinaire et d'une suspension », ce qui a dû combler d’aise les familles en question. Officiellement, cette mesure « vise à protéger l'enseignant, les élèves, les parents le temps de mener l'enquête administrative »… En clair, on sanctionne le collègue d’abord et on enquête après : doit-on en déduire que la présomption d’innocence existe pour tout le monde, sauf pour les enseignants ?


Après l’indignation, quelques questions et réflexions:

On reproche donc à ce professeur d’avoir « obligé » ses élèves à regarder les caricatures de CHARLIE, ce qui les aurait gravement offensé-e-s dans leur sensibilité religieuse. Existerait-il donc à l’École un droit « de réserve », ou « de retrait » autorisant Moncanard et Mapoulette à refuser d’analyser une image, de voir un film ou de lire un texte sous prétexte qu'ils porteraient atteinte à leurs croyances ? Si un enseignant ne peut plus exercer son autorité pour faire découvrir à ses élèves des textes, des images et toute autre expression artistique et culturelle, si un ou des élève(s) (pire, un ou des parent(s)) prétend avoir le droit de ne pas les étudier dans le cadre de l'École publique sous prétexte que sa sensibilité est agressée, alors les élèves sont définitivement condamnés à rester enfermés dans leurs déterminismes microcosmiques et familiaux, et l'École n’a plus de raison d’être.

Cette suspension est un très mauvais signal, et tranche singulièrement avec les grandes déclarations de la ministre sur le respect de la laïcité républicaine. L’Éducation Nationale va-t-elle rester soumise à la volonté de quelques individus et groupes de pression ? A voir la réaction du Rectorat de Strasbourg, on peut à bon droit se le demander.

La question d'une pédagogie de la tolérance religieuse ne paraît donc pas réglée, quoi qu'en disent les bons apôtres (si j’ose dire) assurant que le catholicisme ne s'identifie pas aux marcheurs de la Manif pour tous, l'islam aux sectes intégristes etc. C'est vrai pour une majorité de croyants, mais pas pour des minorités agissantes qui se sentiront d’autant plus le droit d’intervenir à tout propos que l’on cédera systématiquement à chacun de leurs caprices. On peut redouter des problèmes de plus en plus fréquents, à chaque fois qu'un enseignant abordera des points de culture qui heurtent frontalement les convictions et les systèmes de valeur les plus fermés à la contradiction. Si ces conflits, au niveau d'une prépa par exemple (pour parler de mon expérience personnelle), peuvent donner lieu à des discussions argumentées parce que les élèves y sont plus mûrs, plus habitués à raisonner et plus instruits, ce n'est pas le cas dans bien des collèges où les nerfs, la passion et les préjugés prennent aussitôt le dessus.

À travers cette mesure de suspension, c’est le statut de la fonction publique, déjà fragilisé par les réformes Peillon, qui est une fois de plus attaqué. Un fonctionnaire devrait être protégé des pressions extérieures, et n’être sanctionné qu'à la suite d'une procédure encadrée et contradictoire. Dans cette lamentable affaire, nous devons défendre notre liberté pédagogique contre les censures plus ou moins sournoises que l’on peut nous imposer. Les collègues de Mulhouse et d’ailleurs peuvent craindre, à juste titre, de voir leur autorité pédagogique d'autant plus contestée par les élèves que ceux-ci savent qu'ils ont le soutien d’une autorité administrative qui, comme souvent, se « déballonne » dès que les parents d’élèves font un peu les gros yeux.

DERNIÈRE MINUTE :

Une pétition de soutien est mise en ligne par le SNES :

www.change.org/p/tous-soutien-à-notre-collègue-d-arts-plastiques-du-collège-villon

Le collège Villon, où exerce notre collègue, sera en grève reconductible le mardi 20 janvier et si rien ne bouge d'ici là, un préavis pour toute l'Alsace est déposé par le S3 (SNES académique) d'Alsace, qui soutient l’enseignant et appellera à la grève dans l'académie pour le vendredi suivant.

  1. Les Dernières Nouvelles d’Alsace http://www.dna.fr/societe/2015/01/15/caricatures-de-mahomet-en-classe-un-enseignant-suspendu
  2. Voir par exemple http://www.bfmtv.com/societe/charlie-hebdo-le-professeur-suspendu-pour-avoir-montre-des-caricatures-reagit-857799.html

POST-SCRIPTUM : Tout commentaire insultant ou raciste sera "sucré", qu'on se le dise.

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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 19:03

 

Ainsi donc Mme Vallaud-Belkacem « consulte ». Suite au refus d’un certain nombre d’élèves de partager la minute de silence en mémoire de CHARLIE, et parfois même au vu des réactions enthousiastes que la nouvelle de ce massacre a provoquées chez les chers petits apprenants, la ministre a reçu en catastrophe syndicats d’enseignants, syndicats de lycéens et associations de parents d’élèves, afin de «préparer une mobilisation renforcée de l'École pour les valeurs de la République».

 

Bravo, bravissimo. Enfin de l’action ! Comment être contre ? C’est magnifique, c’est citoyen, c’est beau comme l’Antique.

 

En parlant d’Antique, certains esprits chagrins (dont je m’honore de faire partie) pourraient avoir le mauvais goût de rappeler qu’en dix ans trois rapports sur les tensions religieuses à l’École ont déjà fait état de situations similaires, ce qui aurait dû donner l’alerte si on n’avait pas (de peur de faire des vagues, de sembler « stigmatiser », pour reprendre un verbe malheureusement à la mode, des populations trop souvent en difficulté économique, ou de froisser un électorat dont les voix sont précieuses) décidé de ne rien décider et de faire comme si tout allait pour le mieux dans la meilleure des tolérances possibles.

 

Récapitulons :

 

- Dès 2002, on décida de passer à la trappe http://www.lexpress.fr/.../le-rapport-voile_460151.html le rapport Obin sur les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires

ftp://trf.education.gouv.fr/.../rapports/rapport_obin.pdf

Il fut finalement publié deux ans plus tard aux éditions Max Milo, et sa lecture est édifiante : toutes les dérives auxquelles nous assistons aujourd’hui sont en germe, si je puis oser la métaphore filée incohérente (mais pas plus incohérente que l’absence de volonté politique qui a présidé à l’enterrement de ce document).

 

- En octobre 2011, un rapport de l’Institut Montaigne, sous  l’égide  de l’islamologue Gilles Keppel « Banlieue de la République », et qui demeura absolument sans suite. Il y avait pourtant de quoi faire, si l’on avait voulu.

http://www.institutmontaigne.org/fr/publications/banlieue-de-la-republique-0

 

- Et enfin, en 2012, les travaux du HCI (Haut Conseil à l’Intégration) sur la laïcité à l’École et à l’Université http://archives.hci.gouv.fr/IMG/pdf/Pedagogie_de_la_laicite-web.pdf , eux aussi ensevelis sans fleurs ni couronnes par le gouvernement après une polémique sur le voile à l’Université.

 

Le rapport Obin, c’était il y a dix ans, quand on aurait encore PU faire quelque chose, si on avait consenti à regarder la réalité dans toute sa cruelle évidence (vous notez que j’ai résisté à la tentation du « ne pas se voiler la face »...)

 

Mais on a préféré jouer « les Trois Singes Sages ».

 

À présent que le mal est fait, que les « dessinateurs impies » sont aussi morts que les « flics apostats » et les « juifs ennemis », tout est à reconstruire.

 

 

Remettre de la laïcité à l’École et s’en donner les moyens, être intransigeant devant les communautarismes, sanctionner sans pitié tout dérapage raciste, antisémite, islamophobe, sexiste ou homophobe, ne plus tolérer l’étalage d’opinions qui sont en fait des délits … demandez le programme, ce qui suppose en premier lieu de REVENIR SUR LA LOI JOSPIN DE 1989 qui, en accordant le droit d’expression aux élèves, a ouvert un espace, que dis-je un boulevard, propice à tous les dérapages sur lesquels pleurnichent aujourd’hui les mêmes gouvernants qui les ont, par leur refus d’agir, par leur lâcheté politique, par leur aveuglement, objectivement préparés.

 

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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 17:40

Dans la soirée du jeudi 8 janvier, j’ai reçu plusieurs courriels désemparés d’ancien(ne)s étudiant(e]s devenus professeurs ou personnels d’encadrement, et qui me racontaient effarés comment dans leurs classes un certain nombre d’élèves, de l’ordre de 5 ou 6, ont refusé de s’associer à la minute de silence pour Charlie. L’une de ces jeunes femmes me confie au téléphone, atterrée, la voix tremblante de larmes : « L’École de la République a engendré des monstres ». Ce soir dans l’impressionnante manif marseillaise, j’ai retrouvé d’autres ex-khâgneuses et jeunes collègues, tout aussi catastrophées devant les réactions de certains collégiens ou lycéens.

Histoire de prendre la température, je me suis aussitôt transportée sur le forum NéoProfs (près de 25.000 membres, un bon indicateur en somme), et aussitôt le choc, du brutal, de la réalité en grand, pas en détail : http://www.neoprofs.org/t85713-vague-terroriste-mes-eleves-croient-au-complot-contre-les-musulmans-que-leur-repondre

et http://www.neoprofs.org/t85717-comportement-des-eleves-face-a-l-attentat-de-charlie-hebdo

Le voilà, le deuxième attentat.

Inutile de se cacher derrière son petit doigt et de continuer à chanter que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes scolaires possibles, il y a dans nos établissements un vrai problème d’éducation à la laïcité. 5 ou 6 clampins par classe, cela nous fait, tout de même, dans les 16% à la louche ! Inutile de se gargariser avec les missions des enseignants, le respect, le « vivre ensemble » patati patata. L’École républicaine est en échec de ce point de vue AUSSI : préférant éduquer plutôt qu’instruire, elle engendré à la fois des illettrés et des monstres, bref elle n'a ni instruit ni éduqué.

Ceci dit, avant d’accuser ces élèves, qui après tout ne sont que ce que nous en avons fait, des crétins sans cœur, il est nécessaire de s’interroger sur les responsabilités – les potaches, finalement, ne se trouvant qu’en bout de chaîne : comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

Nous recueillons aujourd’hui le fruit d’un quart de siècle de reculades, de compromissions et de démissions successives. Si ces adolescents ont perdu la moindre « common decency » au point non seulement de refuser de s’associer à une commémoration silencieuse mais encore de se réjouir de l’exécution des caricaturistes, c’est qu’ils ont pris l’habitude de raconter n’importe quoi impunément et sans qu’on ose jamais les contredire. Oser affirmer sans rougir qu’avant de les exécuter, les terroristes auraient dû couper les mains des dessinateurs (les fascistes de Pinochet l’avaient fait pour Victor Jara, comme quoi il y a une certaine continuité dans l’abjection), c’est montrer qu’on n’a plus de limite – ou plutôt qu’on ne vous en a jamais posé. Exprime-toi, Monchéri, Moncoeur, Moncanard, Mapoulette, tu en as le droit.

Ce droit à l’expression, c’est la Loi Jospin du 10 juillet 1989 qui le leur donne, et qui, sous couvert d’ouverture au monde, de mise au centre du projet et autres admirables ambitions, a ouvert la boîte de Pandore d’où sont sortis tous les dékhonnages, en général simplement stupides mais parfois, et c’est le cas aujourd’hui, absolument criminels. Nous avons laissé entrer à l’École l’opinion, cette gueuse, qui, dévoyée, fait que tout se vaut : « Je ne suis pas d’accord avec Darwin », « Je ne suis pas d’accord avec la Philosophie des Lumières », « Je ne suis pas d’accord avec Nietzsche, Sartre, Marx, Freud » (rayer la mention inutile), « Je ne suis pas d’accord avec Madame Bovary, les Fleurs du Mal ou Les Liaisons dangereuses », « Je ne veux pas assister au cours de sport ou de SVT, aux infos SIDA, contraception, homophobie (là encore, rayer la mention inutile), et c’est mon droit, point barre fermez le ban.

Risquons-nous à demander à nos élèves une définition de l’esprit critique – auquel nous sommes censés les former pour en faire des citoyens dignes de ce nom : nous aurons des surprises. Pour la plupart d’entre eux, c’est le droit d’ergoter, de pinailler, de discutailler, de tout soumettre à négociation (des menus de la cantine au sujet du devoir surveillé en passant par la note de la dissertation). Le droit de ne pas être d’accord, même s’ils n’ont aucun argument à opposer, mais tout bonnement parce que c’est ainsi et qu’ils ne se sentent pas respectés (Aaaah, ce fameux « respect », mis à toutes les sauces, et au nom duquel on en est venu à tolérer l’intolérable !) Rappelons que l’esprit critique, par étymologie même, c’est ce qui permet de CHOISIR, c’est ce qui rend libre. Or ces adolescents ne sont pas libres, mais soumis à ce que racontent les réseaux sociaux dans ce qu’ils peuvent avoir de pire : le colportage de rumeurs qui sont d’autant plus crues qu’elles sont aberrantes. Comment en est-on arrivé à ce que les élèves préfèrent avaler toutes les sottises traînant sur FB plutôt que les programmes scolaires ou très exactement le peu qu’il en reste ?

Depuis près un quart de siècle, nous sommes sommés de nous extasier devant la créativité des chères têtes blondes brunes ou rousses (Aaah, les ateliers tag, rap, et autres merveilles de la culture-sic urbaine !), devant leur spontanéité langagière, fautes d’orthographe incluses (merci Bégaudeau), de prendre pour argent comptant leur parole y compris diffamatoire (merci Ségolène, qui préférait voir des profs innocents en prison que des pédophiles en liberté), de porter au pinacle leurs productions pseudo-artistiques (c’est ainsi qu’une pièce de théâtre mettant en scène un financier juif du nom de Goldberg pouvait être défendue comme n’étant pas antisémite !!). Sous prétexte de laisser s’exprimer nos élèves, nous avons laissé s’installer chez eux l’habitude de raconter n’importe quoi dans l’impunité la plus totale, de laisser s’échapperdes paroles qui ne sont que les pets et les rots de l’âme. Que l’on trouve magnifique le collier de nouilles qu’un enfant de cinq ans confectionne pour sa maman à l’occasion de la Fête de Mères, c’est très bien. Que l’on tolère, parce qu’ils ont le droit de « s’exprimer », des propos fascistoïdes qui, du reste, ne sont plus une opinion mais un délit (comme l’indique l’article 421-2-5 du code pénal : «Le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000€ d’amende.»), montre bien l’étendue de notre démission.

Alors disons-le fermement : la liberté d’expression des élèves doit s’arrêter à la porte de l’établissement. Il existe bien des espaces pour s’exprimer, des partis politiques, des syndicats, des associations de jeunesse, des lieux de culte. Les élèves auraient tout à gagner à s’y investir et à y acquérir, au contact des autres militants et en y faisant l’apprentissage du débat, une véritable culture citoyenne au sens noble du terme. Mais dans le cadre de la classe, on ne devrait plus rien avoir à faire de leur « opinion », quelle qu’elle soit. La laïcité, ce n’est pas « tolérer » sans mot dire les « différences » que portent les bigots de toute obédience, ni militer pour un athéisme intransigeant : c’est réaffirmer la neutralité de l’espace public, dont fait partie l’École, et cantonner la religion à sa dimension privée. Si la tragédie que traverse le pays peut nous permettre de revenir aux fondamentaux de la loi de 1905, les journalistes de Charlie ne seront pas morts pour rien.

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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 15:29

Presque un an après sa mise en sommeil, pour toutes sortes de raisons personnelles et professionnelles sur une partie lesquelles je reviendrai ces prochains jours, le BLOG DE LA PRÉSIDENTE renaît de ses cendres.

Sans doute fallait-il le choc qu’a constitué l’attentat contre Charlie-Hebdo et la mort de douze personnes, journalistes, techniciens, policiers, sous les balles de crétins sanguinairement abrutis se réclamant d’un Dieu dont ils semblent ignorer qu’il est « le Tout Clément et le Tout Miséricordieux », pour que la nécessité de me remettre devant mon ordinateur relève soudain de l’évidence.

Comme le dit Le Canard Enchaîné, « la liberté d'expression ne s'use que si l'on ne s'en sert pas. »

Et il y en a, des choses à dire, à répéter, à marteler, quitte à prêcher dans le désert.

Par exemple, tenez :

Dans une belle lettre adressée à tous les enseignants,

http://cache.media.education.gouv.fr/file/01 janvier/50/8/LettreALaSuiteDeLAttentat_381508.pdf

Mme N. Vallaud-Belkacem demande aux professeurs, en ce jeudi de deuil national, de « porter plus que jamais l’idéal de la République » en « répond(ant) favorablement aux besoins ou demandes d’expression qui pourraient avoir lieu dans les classes, (afin de) faire vivre et de transmettre les valeurs et les principes de la République (qui) a confié à l’École, dès son origine, la mission de former des citoyens, de transmettre les valeurs fondamentales de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité. »

Excellente initiative dont on ne peut que se féliciter, d’autant que dans certaines classes et certains établissements, le moins que l’on puisse dire, franchement, c’est que ce n’est pas du « tout cuit », tant s’en faut …

Il n’en demeure pas moins que, de la part d’une ministre qui, tout comme la plupart de ses prédécesseurs d’ailleurs, semble avoir renoncé à réaffirmer fermement les valeurs de la laïcité (voir la récente mesure sur les mamans-accompagnantes au primaire), on cherche en vain un peu de cohérence – ou faut-il parler de schizophrénie ?

Notre conception française de la laïcité, même si elle n’est pas parfaite, est la seule qui permette le vivre ensemble, par-delà nos différences, en laissant à chacun le droit de penser ce qu'il veut dans la sphère privée, tant il est vrai que la seule proclamation de ce que je suis pousse logiquement l'autre à marquer tout aussi manifestement ce qu'il est sous peine de se voir nié. Ghettoïsation des cœurs, balkanisation des esprits, crispations communautaristes : que peut devenir notre jeunesse si sa « culture commune » se réduit au RSA scolaire du « Socle commun » ?

Quant au rôle de l'École comme facteur d'intégration dans le tissu français et de promotion de chacun en fonction de son mérite (le fameux « mérite républicain » qui fait tant ricaner les héritiers !), cela fait longtemps aussi qu'une coalition aberrante de pédagogues autoproclamés progressistes et de libéraux de toutes obédiences y a renoncé, au nom d’un pseudo-épanouissement de la spontanéité créatrice de « l’élève au centre du projet » -- comme si elle était antagonique avec la transmission des savoirs.

Les dessinateurs de Charlie-Hebdo étaient des libertaires, qui ne devaient sans doute pas exactement partager le point de vue de RE sur l’École de l’instruction. Mais leur combat pour la liberté d’expression, pour la laïcité, pour la possibilité de penser librement loin des pressions religieuses, c’est celui de RECONSTRUIRE L’ÉCOLE, et avec nos faibles moyens, lentement, patiemment mais sans baisser les bras, nous le poursuivrons !

Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré, Maris et les autres sont morts et nous les pleurons. Ils ne doivent pas être morts « pour rien ». C’est pourquoi nous conjuguons tous : JE SUIS, TU ES, IL EST, NOUS SOMMES CHARLIE !

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 23:13

 

 

A la fin du mois de novembre et à la surprise générale, les professeurs de prépa ont, dix jours durant, pétitionné, fait grève, et, banderoles au vent, battu le pavé. Eux que l’on prenait pour de bons élèves dociles et sans histoires, ils ont interpellé l’opinion, leur ministre de tutelle, le Président de la République, rendu leurs cartes d’électeur barrées d’un « PEILLON ! » rageur à l’encre rouge, et voué le PS aux gémonies.

 

Une profession vent debout, tous syndicats et associations confondus, y compris dans des établissements comme le Prytanée militaire (1), où l’on n’avait pas vu de grève depuis… mai 68 !

 

Il a suffi que le ministre, dans le cadre de la renégociation des statuts de 1950 et sous le fallacieux prétexte de mieux rétribuer les collègues de ZEP qui en ont certes bien besoin, ait proposé pour les professeurs de prépa une révision de leurs obligations de service réduisant dans la pratique leur traitement de 20% tout en les faisant travailler davantage (2), pour que les enseignants en CPGE, soutenus par leurs étudiants, redécouvrent (et même découvrent pour certains) les joies du combat syndical.

 

« Grand émoi dans Landerneau », a-t-on ricané çà et là, y compris dans les hautes sphères. « Les conservatismes s’organisent », avait déclaré V. Peillon à titre préventif, se donnant ainsi à peu de frais une étiquette progressiste que dément par ailleurs toute l’action ou presque du gouvernement prétendument socialiste auquel il appartient. Les profs de prépa, et la filière avec eux, étaient ainsi livrés à la vindicte du citoyen de base, confronté dans son quotidien aux difficultés que l’on sait, et de l’enseignant de base, tellement peu payé que c’en est une honte : comment des agrégés, des privilégiés, exerçant dans des conditions confortables devant des étudiants triés sur le volet, et rétribués très (c'est-à-dire trop) cher pour aider les élites à s’autoreproduire, pouvaient-ils seulement oser se révolter ? Leur fallait-il donc ce méchant coup au porte-monnaie pour que ces nantis, gavés d’heures supplémentaires et touchant des salaires si hallucinamment abusifs que la très sérieuse Cour des Comptes elle-même s’en était émue, se mettent enfin à acquérir un minimum de conscience syndicale ?

 

Caricaturé comme « manif de droite », le mouvement des prépas peinait à convaincre, d’autant que les médias, soit muets (à l’exception du Canard Enchaîné, qui fut sans doute le premier à réagir) soit aux ordres du ministre, ne contribuaient guère à en expliquer les raisons profondes. Grève de millionnaires, assimilés aux pilotes de ligne ou aux chirurgiens esthétiques, insurrection réactionnaire visant à la conservation d’anachroniques privilèges, bonnets rouges en cachemire pur fil, avatar enseignant de la « manif pour tous »… Les mots n’étaient pas assez durs pour stigmatiser les CPGE.

 

Les catastrophiques résultats de PISA arrivèrent à point pour donner à Vincent Peillon du grain à moudre : dans un système éducatif de plus en plus inégalitaire, l’existence même des prépas, désignées comme une gigantesque machine à fabriquer dans les Grandes Ecoles les patrons et les technocrates de demain, apparaissait définitivement comme une scandaleuse incongruité.

 

Néanmoins, parallèlement, des soutiens à gauche s’exprimaient rapidement et sans ambigüité : un bel article dans L’Huma (3), de salutaires communiqués du Parti de Gauche, du MRC (4), un très bon texte sur le site du Collectif Bellaciao (5), et d’autres que j’oublie certainement. Le SNES-FSU, très présent dans l’action, prenait fait et cause pour les professeurs de prépa, ce qui fut parfois mal compris.

 

Bref, il semble nécessaire, face à la désinformation orchestrée par le ministre et la presse à ses ordres (en particulier Le Monde et Le Nouvel Observateur, où, comme par hasard, travaille son épouse), de remettre un peu de vérité dans l’amer cocktail de fantasmes, de médisances et de calomnies qui nous a été servi ces derniers temps à propos des CPGE.

 

LES PROFS DE PREPA, DES NANTIS ?

 

Qu’est-ce qu’un professeur de prépa ? Un agrégé venu du secondaire, parfois docteur, recruté dans le cadre d’un mouvement spécifique, après avoir été évalué dans sa classe par un Inspecteur Général. Bref, un enseignant qui vient du terrain (parfois même de ZEP !…) et qui allie la compétence disciplinaire à la passion pédagogique. Même s’il est titulaire d’un doctorat, le professeur de CPGE est enseignant avant d’être chercheur – c’est parfois du reste ce qu’on lui reproche -- et doit avant toute chose être capable de transmettre ce qu’il sait à ses étudiants.

Agrégé, agrégé hors classe, il peut parfois, au bout d’un certain nombre d’années d’exercice, passer « chaire supérieure » (dans des conditions plus ou moins transparentes, qui, elles, auraient bien mérité d’être réformées, pour le coup !). Il perçoit également une « indemnité de fonction particulière », et, comme tous les professeurs, l’ISOE. Pour donner un exemple précis, mon salaire (à six mois de la retraite) se compose de :

 

-Traitement BRUT (chaire sup dernier échelon) : 4459 €

-Indemnité de résidence (Aix-Marseille) : 133 €

-ISOE : 99 €

-Indemnité fonctions particulières : 87 €

 

Soit 4778 € BRUT, c'est-à-dire 3761 € NET en ôtant les diverses retenues dont je vous fais grâce.

Bref, je gagne très correctement ma vie, et je ne me plains pas, -- mais nous sommes très loin des chiffres mirobolants et autres salaires à cinq chiffres brandis par le ministre et la Cour des Comptes (6).

 

Intervient ensuite l’importante question des heures supplémentaires, dont nous sommes accusés de profiter outrageusement.

Là encore, parlons cash, si j’ose dire. Quand on est affecté en prépa, on l’est dans un établissement, bien sûr, mais aussi sur un service, (par exemple, pour ce qui me concerne, 5 heures de français tronc commun en hypokhâgne + 4 heures d'option lettres modernes en khâgne, mais aussi, pour certains collègues, 15 heures de maths ou 12 heures d’histoire, incompressibles). En clair, les HS sont incluses dans le service, et il est impossible au professeur de les refuser. Reprocher aux collègues d’être rétribués pour des heures qu’on leur impose par ailleurs, c’est tout de même le comble de la mauvaise foi !

Alors, me direz-vous, créons des postes pour « éponger » ces HS, voilà tout. Certes, et même : chiche ! D’un point de vue strictement comptable (et l’on sait à quel point c’est important par les temps qui courent…), pourquoi voulez-vous que l’on aille budgéter des postes supplémentaires qui feront des retraites à payer, alors qu’il est si simple de recourir aux HS, qui, elles, n’entrent pas en compte dans le calcul de la pension ?

 

Point suivant, les khôlles, c'est-à-dire, pour les non-initiés, les interrogations orales d’une demi-heure auxquelles sont soumis nos étudiants, -- par exemple, pour ce qui concerne la filière littéraire, en français, philosophie, histoire, géographie, langue vivante et/ou ancienne. Il s’agit d’HSE (en clair, non annualisées) qui constituent, effectivement, un complément de salaire intéressant. Pour ce qui me concerne, avec 49 étudiants en première année, je touche 24,5 HSE par trimestre soit 73,5 par an. Cela constitue de fait un bon treizième mois, et là encore je n’ai pas l’indécence de me plaindre. Mais je ne double pas mon salaire mensuel avec les khôlles, comme le prétend le ministre – cela dit, il a bien raison de calomnier, puisque, c’est bien connu, « plus c’est gros, plus ça passe »…

 

Pourtant néanmoins toutefois cependant, pourriez-vous m’objecter, rien ne vous oblige à « khôller » vos étudiants vous-mêmes ! Oui … mais non, car c’est fortement conseillé par les Inspecteurs Généraux qui, je le rappelle, nous évaluent régulièrement. La khôlle, moment d’échange entre l’enseignant et l’élève, donne l’occasion de conseils, de mises au point, souvent même de soutien moral et psychologique, car le « coaching », comme il ne faut pas dire en franglais, est partie intégrante de notre enseignement. Donc, là encore, comme pour les heures supplémentaires, il est pour le moins malvenu de reprocher aux professeurs des khôlles qu’on leur recommande par ailleurs chaudement de faire passer !

 

LES PREPAS, GHETTOS DES ELITES AUTOREPRODUITES ?

 

Ce refrain, inspiré d’une lecture hâtive de Bourdieu (que de crimes on commet en son nom, pauvret !), ne tient guère la route si on examine avec objectivité les statistiques fournies par les établissements eux-mêmes. S’il est vrai qu’il existe du côté de chez « Ginette » (7) (ce serait stupide de le nier) des prépas où se concentrent les « héritiers », il n’en reste pas moins que la majorité des CPGE se caractérisent par une diversité sociale et culturelle qui fait d’ailleurs leur force. 50 % de boursiers dans mon hypokhâgne, 54 % dans ma khâgne (Cézanne, Aix), une moyenne de 30 % au niveau national…

 

De plus en plus, des prépas ouvrent en ZEP (8), et proposent à des élèves qui ignoraient même jusqu’à l’existence de cette filière des conditions d’étude leur permettant de réussir au mieux et de s’épanouir. Qu’y a-t-il donc de scandaleux à cela ? Au lieu de s’en indigner et de prôner la disparition de ces classes, ne serait-il pas préférable de revendiquer une extension de ce dispositif d’excellence à l’ensemble des élèves, qu’il s’agisse des lycées ou de l’Université ? Comme le souligne Corine Castela, Maitre de Conférences à l’ESPE de Rouen et chercheur en didactique des mathématiques, n’y a-t-il pas des choses à apprendre de la prépa, plutôt que de rejeter le système en bloc (9)?

 

Nos étudiants, tous fils de bourges ? Ils se sont sentis blessés par ces insinuations hâtives les assimilant pêle-mêle à des privilégiés, -- genre petit-fils de banquier ou fils de journaliste au Nouvel Obs, si vous voyez ce que je veux dire…. La lutte des classes, comme l’a très intelligemment souligné le communiqué du Parti de Gauche, ce n’est pas opposer les élèves de ZEP et ceux des prépas, surtout lorsqu’une partie non négligeable de ces derniers viennent, précisément, de ZEP. Les « nouveaux publics » (j’adore cette expression !) sont aussi chez nous, et nous leur donnons, parce que avons la chance de bénéficier du temps et des moyens pour cela, toutes les clefs pour réussir selon leurs talents -- et non selon le compte en Suisse de leurs parents.

Des dispositifs comme les « cordées de la réussite » (« cordées de la Sainte-Victoire » dans le cas précis d’Aix-en-Pce) permettent de financer largement l’achat de livres, la demi-pension, l’internat, les transports, la vie culturelle, bref, tout ce qui ne relève pas de la gratuité de ces études.

Ces moyens qui sont ceux des CPGE, il faut les donner à L’ENSEMBLE de l’Ecole, plutôt que de calomnier à l’envi un système qui fait réussir tous ses élèves – comme si sa mise en extinction allait faire remonter le niveau général.

 

LES ETUDIANTS DE PREPA, DES OIES GAVEES ET DES PERROQUETS ?

 

Autre lieu commun complaisamment répandu dans les médias aux ordres : nos étudiants, après deux ou trois ans de bachotage intensif, seraient des sortes d’oies gavées incapables de penser librement par eux-mêmes, et de bons petits perroquets mécaniquement formatés à réfléchir dans des plans verrouillés en vingt-sept parties.

Indépendamment du fait qu’il est désolant d’assimiler la maîtrise de savoirs savants et de méthodes structurantes à une aliénation profonde (en quel cas seul l’ignorant serait libre, et il ne serait plus utile d’instruire qui que ce soit), il serait bon de rappeler que les CPGE, justement parce qu’elles en ont les moyens -- et ce sont ces moyens qu’il faudrait donner à tous -- permettent à des jeunes gens issus de tout milieu social d’intégrer des Grandes Ecoles, grâce à une pédagogie de l’écoute et de l’attention :

-Un seul professeur par classe et par discipline, d’où, en sciences, une meilleure efficience grâce à une bonne coordination entre les cours, les travaux dirigés et les travaux pratiques ;

-Un suivi permanent grâce à de fréquents contrôles écrits et des khôlles à l’oral, ce qui permet à nos élèves de travailler régulièrement et aux professeurs de repérer très vite la source de leurs éventuelles difficultés ;

-Des effectifs certes plus nombreux qu’en lycée (de 50 à 60) mais qui restent à taille humaine, et permettent un suivi attentif des étudiants ;

-Des études quasiment gratuites, et, dans bien des lycées, la possibilité de l’internat sur critères sociaux et géographiques ;

-Une véritable solidarité entre les étudiants, grâce à divers systèmes d’entraide et de parrainage d’une promotion à l’autre ;

-Des programmes nationaux pour préparer les concours, qui sont source d’égalité entre tous les candidats, quelle que soit leur académie ;

-Des concours anonymes, qui valorisent au mieux le travail, composante essentielle de la méritocratie républicaine ;

 

En somme, une préparation olympique ! Pas de bachotage stupide, non, mais un souci constant de la transmission, et surtout une attention permanente aux élèves dont nous avons la charge, qui sont triés sur le volet, certes, puisqu’on les recrute sur dossier, mais qui n’en sont pas moins fragiles. Nous ne cherchons à « formater » ni des « tueurs », ni des « chiens de garde », ni des valets de la bourgeoisie, -- juste à former des étudiants susceptibles de mettre leurs savoirs et leurs compétences au service de la République, qui, rappelons-le sans faiblir, a besoin de savants.

 

L’ASCENSEUR SOCIAL, LA MERITOCRATIE ET L’ELITISME REPUBLICAIN, DES ARNAQUES ?

 

Là, en revanche, nous entrons enfin dans un vrai débat. Dans quelle mesure les CPGE ne sont-elles pas en situation, bon gré mal gré, de permettre à des jeunes issus de milieux défavorisés de devenir, une fois leur diplôme obtenu, des traders sans scrupules, des cadres sup odieux, ou des politiciens vendus au libéralisme le plus effréné ? Il y a tant de précédents illustres, de « petits pauvres » devenus, grâce aux Grandes Ecoles ou aux Universités de prestige, des patrons féroces (Henri Proglio, enfant d’Italiens immigrés marchands de primeurs) ou des politiciens réactionnaires détestablement nuisibles (Margaret Thatcher, fille d’une couturière et d’un épicier)… La réussite individuelle et acharnée d’un seul contre le progrès global de tous, serait-ce cela la justice ? Certes non, -- à ceci près que, de surcroît, l’ensemble des élèves, loin de progresser, patine quand il ne régresse pas. Après avoir chanté sur tous les tons pendant des années que « le niveau monte », les experts en expertise sont bien contraints de reconnaître qu’il n’en est absolument rien (10). Et ce n’est pas la réforme Chatel-Descoings, qui a fait du lycée une véritable usine à gaz et sur laquelle V. Peillon s’est bien gardé de revenir, qui va permettre d’inverser la tendance !

En clair, si « l’ascenseur social » permet aux fils du peuple, après qu’ils ont réussi, de méchamment trahir leur classe, vaut-il vraiment la peine qu’on l’entretienne, qu’on le répare, qu’on en fasse une éthique en brandissant le fameux slogan de la « méritocratie », ou de « l’élitisme républicain », -- qui ne seraient en fait qu’une des ruses du système capitaliste et de la bourgeoisie pour assurer leur propre reproduction en intégrant l’élite de la classe ouvrière et de la paysannerie ?

 

C’est une vraie question, et je ne cherche pas à l’évacuer. Mais elle ne concerne pas seulement les CPGE ; on peut dire la même chose de la faculté de médecine (à ceci près que l’on y réussit surtout si on est fils de médecin, et/ou si on a payé très cher des cours dans une « écurie » privée, ce qui n’est pas le cas en prépa), et des facs de pharmacie ou de droit, bref de toutes les filières sélectives, universitaires ou non -- et qui contribuent toutes, que leurs enseignants le veuillent ou pas, soit à reproduire des élites, soit à y faire accéder des diplômés de milieu modeste, dont un certain nombre, mais pas tous, trahiront d’autant mieux leur classe qu’ils en auront bavé un maximum pour s’en sortir.

Donc, dans cette optique soyons logiques jusqu’au bout : si des études supérieures difficiles et sélectives ne servent qu’à fournir au libéralisme son contingent de larbins zélés, en attendant la fin du capitalisme (et avec le PS, on peut l’attendre très très longtemps…), supprimons non seulement les prépas mais encore toutes les filières d’excellence permettant à leurs étudiants de s’élever socialement. Je dirais même plus, n’instruisons plus du tout les enfants du peuple, maintenons-les dans le RSA intellectuel, gavons-les de sous-culture niaise et de gadgets consuméristes, et ils resteront « le peuple d’en bas »(11). Supprimons « l’ascenseur social », et que tout un chacun demeure coincé au sous-sol. Ceux qui occupent les étages nobles, les véritables « héritiers », ne s’en porteront, pour leur part, que mieux.

 

 

(1) http://www.ouest-france.fr/prytanee-les-professeurs-des-classes-preparatoires-en-greve-lundi-1770889

(2) Voir par exemple http://www.snes.edu/Les-mesures-envisagees-concernant.html

(3) http://www.humanite.fr/societe/les-classes-prepas-elite-de-la-lutte-554605

(4) http://www.lepartidegauche.fr/actualites/actualite/face-projets-peillon-pas-division-25996 et

http://www.mrc-france.org/Vider-les-poches-des-professeurs-privilegies-pour-remplir-celles-des-enseignants-de-ZEP-une-mesure-de-justice-sociale_a546.html

(5) http://bellaciao.org/fr/spip.php?article138590

(6) Voir dans le (peut-être pas si sérieux que ça) rapport 2013 de la Cour des Comptes http://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Gerer-les-enseignants-autrement (page 81) le montant exceptionnel de 107.339€ pour un professeur de CPGE. Excellente analyse du rapport entier sur le blog de L. Bonnot http://www.laviemoderne.net/grandes-autopsies/52-le-fabuleux-rapport-de-la-cour-des-comptes

(7) Surnom du lycée privé Ste Geneviève, Versailles

(8) Par exemple, le lycée Joliot-Curie à Nanterre

(9) http://www.humanite.fr/societe/tribune-et-si-l-universite-apprenait-des-classes-p-555294

(10) http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2012/11/29/la-finlandisation-de-la-finlande/

(11) Jack London, Le Peuple d’en bas (The People of the Abyss, 1903), Éditions Phébus, Libretto, 1999. Traduit par F. Postif ; traduction revue par l’ami Noël Mauberret.

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 21:19

 



On a souvent déploré çà et là, et pas seulement dans la presse, l’incroyable état d’impréparation dans lequel la plupart de nos ministres sont arrivés au gouvernement, -- ce qui les a souvent conduits à des expérimentations fébrilement hasardeuses suivies de rétropédalages non moins fébrilement précipités, surtout dès que les lobbies libéraux, patronaux ou assimilés ont haussé le ton ou juste fait les gros yeux.

 

Sachons-le bien, il y a pire qu’un ministre socialiste en train d’improviser, c’est un ministre socialiste – en l’occurrence Vincent Peillon pour ce qui nous concerne – appliquant à la lettre un programme longuement réfléchi, mûri, peaufiné et concocté dans l’opposition avec sa chouette bande de pédagos… Quand je pense que pendant la campagne Hollande, alors que je confiais à un de mes anciens étudiants passé au P.S. (personne n’est parfait) et de surcroit dans le staff de DSK (perseverare diabolicum), mes inquiétudes concernant le projet socialiste pour l’Ecole, cet adorable garçon sympathique et cultivé, que je salue au passage (il se reconnaîtra) m’avait affirmé avec beaucoup de conviction : « Oh, soyez tranquille, madame, ce programme pour l’Ecole, ils ne l’appliqueront pas ! »

 

Ben si, justement.

 

On eût préféré un reniement de plus (qui, au moins, eût eu l’avantage d’être motivé par une juste analyse des réalités et/ou une véritable concertation avec les intéressés), mais non : constants dans la justesse de leurs admirables certitudes, illuminés par la conviction d’avoir raison tout seuls, le ministre et ses conseillers, droits dans leurs bottes, après s’être obstinés à réformer de pôvres rythmes scolaires qui ne leur avaient rien fait, ont entrepris d’ouvrir le chantier des métiers et services des enseignants du second degré – en clair, de démanteler nos statuts, pour notre bien, naturellement.

 

La révision des décrets de 1950 définissant les services, décharges statutaires, pondérations, etc… des enseignants est donc mise sur la table, et le moins que l’on puisse dire c’est que les professeurs de prépa y sont particulièrement malmenés ! (voir par exemple http://www.snes.edu/Les-mesures-envisagees-concernant.html)

 

Sous prétexte de revaloriser leurs collègues de ZEP, les professeurs en CPGE sont les premiers visés, mais ne nous y trompons pas : c'est la totalité des statuts (et des obligations réglementaires de service) des enseignants qui va être détricotée. Enseigner en ZEP, c'est-à-dire se battre en première ligne sur le front du malheur social, est quelque chose d’épuisant et qui mérite une juste rétribution (ce qui n’est pas le cas), personne ne dira le contraire. Mais à qui va-t-on faire croire que c’est en supprimant la clause dite des « effectifs pléthoriques », en clair, une heure supplémentaire pour les collègues de prépa enseignant à plus de 45 étudiants (1), que l’on va débloquer assez de crédits pour financer les mesures en ZEP et rémunérer dignement ceux qui y enseignent ?

Contrairement à l’épaissement vulgaire Allègre, dont tous les pores exsudaient une si effroyable haine pour tous les professeurs qu’il avait, de fait, fédéré contre lui l’ensemble de la profession, Vincent Peillon, plus habile, cherche à opposer les catégories : secondaire/CPGE ; CPGE littéraires/CPGE scientifiques ; matières de tronc commun/ matières à petits effectifs ; prépas de proximité/grandes prépas; enseignants en ZEP, ces prolos/ ces nantis de CPGE … tout en stigmatisant une catégorie de prétendus privilégiés (les profs de prépa) au prix de simplifications caricaturales et mensongères. Comment justifier un procédé qui promet d’habiller mal Paul (ZEP) en déshabillant Pierre (CPGE) ? Comment prendre au sérieux un gouvernement qui, parce qu’il s’est engagé dans une politique de cadeaux fiscaux à des entreprises qui ne lui en rendent aucunement grâces et refuse d’aller chercher l’argent où il est, s’acharne sur les professeurs de prépa en les faisant passer pour des exploiteurs du peuple ? En d’autres temps, on aurait appelé ça un procédé poujadiste !

 

Comment fonder équitablement (je n’ose pas écrire « honnêtement », l’honnêteté me semblant une des vertus les moins partagées dans un parti qui n’a plus de socialiste que le nom !) une réforme en ne citant (2) que des cas extrêmes qui ne représentent en rien la majorité des collègues de CPGE ? Les professeurs de classes préparatoires sont publiquement mis en cause pour ne pas dire diffamés, dans une grande ignorance de ce qui fait le quotidien de leur activité et l'intensité de leur engagement.

Cette réforme, qui fait disparaître la clause d'1 HS pour effectifs pléthoriques, implique ipso facto une augmentation du temps de travail qui pèsera sur la préparation des cours (3) et la correction des copies ; en CPGE, l’augmentation du temps de présence (jusqu’à 25% !) devant les étudiants en est un exemple flagrant. Qui accepterait de travailler 25% de plus pour 10 à 15% de rémunération en moins ? Car la réforme implique des pertes de salaire pour la majorité des personnels qui subissent déjà, depuis plusieurs années, les effets de la non-revalorisation du point d'indice. Voir par exemple un tableau très bien fait sur le site du SNES http://www.snes.edu/Les-mesures-envisagees-concernant.html : en somme, si Sarkozy nous avait fait le coup du « travailler plus pour gagner plus », Peillon, plus créatif, en sous-entendant que les professeurs de prépa sont de grrrros fainéantas payés à pontifier quelques heures par semaine devant des classes d’élite peuplées de fils de bourges surdoués, invente le « travailler plus pour gagner moins » !

 

Attention, une brimade peut en cacher une autre !

Cette brimade est un ballon d'essai avant des mesures qui vont frapper toute la profession si nous nous laissons faire. Ne nous y trompons pas : la disparition de l'HS pour effectifs pléthoriques concerne aussi les collègues du secondaire, ne serait-ce que parce que l’heure de « première chaire » va également passer à la trappe : voir http://www.netvibes.com/appls#Metier_enseignant, rubrique « le principe de calcul des ORS (4) tel que présenté le 18 ». Dans un premier temps, avec cette configuration, bon nombre de professeurs de prépa se trouveront en sous-service, et sans doute obligés de compléter leurs heures en lycée, aux dépens de leurs collègues du secondaire -- ou de faire des kholles gratuites (une heure de cours = deux heures de kholle), ce dont pâtiront les professeurs de lycée qui collent en prépa. Suivront des suppressions de poste, et/ou des redéploiements. Mais n’est-ce pas, in fine, l’un des buts recherchés de toute réforme : faire des économies ?

 

Et bien entendu, comme les sacrifices doivent être équitablement répartis entre les gros salaires budgétivores qui ruinent la nation sur le dos de l’éducation prioritaire, on attend avec intérêt que les conseillers de M. Peillon, qui touchent en moyenne 10.098 € de prime par an (5), renoncent dans un grand élan de solidarité républicaine, à ces émoluments honteux qu’ils remettront en grande pompe au Trésor Public, -- pieds nus, crâne rasé, en chemise et la hart au cou, se battant la coulpe jusqu’à la meurtrissure et entonnant avec une authentique ferveur les hymnes sacrés .http://www.youtube.com/watch?v=YDEgNp62jGk 

 

Il y a enfin dans ce projet (et c’est sans doute le plus accablant), une haine profonde pour tout ce qui peut représenter l’excellence et le savoir – et les CPGE, à tort ou à raison ce n’est pas le débat, en sont encore l’un des symboles. Peu importe qu’elles ne soient plus, surtout depuis que le lycée Chatel-Descoings a produit en trois ans une génération d’ignares, des repaires de bons élèves ; il n’en reste pas moins que la prépa, régulièrement dénoncée comme l’Enfer sur Terre dans l’organe semi-officiel qu’est devenu Le Monde, est aujourd’hui le modèle à abattre : après avoir envisagé de l’intégrer à l’Université, le ministre, fin stratège, organise à présent, par cette réforme des ORS, le découragement des professeurs : en s'attaquant aux salaires, il espère qu'à terme  l’écœurement videra les prépas de ce qui fait leur force : des enseignants motivés. Le système des CPGE s'effondrera alors de lui-même, mais ce n’est pas pour autant, hélas, que l’Université s’en portera mieux…

 

D’ores et déjà, les collègues de prépa se mobilisent, se réunissent en assemblées générales, informent leurs étudiants, les parents... (6)

Par ailleurs, si l’on veut manifester sa solidarité, on peut signer la pétition unitaire en ligne élaborée par le SNES, le SNALC et la plupart des associations de professeurs en CPGE, http://www.petitions24.net/petition_unitaire_cpge

 

 

 

(1) Pour ma part, il m’est arrivé d’avoir en hypokhâgne 63 (oui, vous avez bien lu) soixante-trois louveteaux…

(2) Voir dans le (peut-être pas si sérieux que ça) Rapport de la Cour des Comptes http://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Gerer-les-enseignants-autrement  p. 81 le montant exceptionnel de 107.339€ pour un professeur de CPGE. Excellente analyse du rapport entier sur http://www.laviemoderne.net/grandes-autopsies/52-le-fabuleux-rapport-de-la-cour-des-comptes

(3) Je rappelle qu’en prépa, dans les matières littéraires en particulier, le programme change chaque année (comme à l’agrégation, en somme) …

(4) Obligations Réglementaires de Service

(5) Voir sur http://www.journaldunet.com/economie/magazine/primes-des-ministres/vincent-peillon.shtml 

(6) Pour ceux qui suivent plus ou moins les « réseaux sociaux », beaucoup d’infos sur une page « FB » dédiée www.facebook.com/NONALAREFORMEPEILLON, et un groupe sur Glouglou, où l’on peut s’inscrire en envoyant un mail à collectif-cpge+subscribe@googlegroups.com

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:43

 

Non, la Présidente n’est pas (encore ?) entrée dans la clandestinité ! Preuve en est que ce blog, en sommeil depuis début juillet, émerge de sa torpeur estivale en ce dimanche orageux de septembre, avec pour tout bientôt (ou du moins, ou du moins, ou du moins je l’espère…[i]) son mauvais esprit coutumier.

 

Mais ces jours-ci, je vous l’avoue, l’heure n’est guère à persifler, ni même à polémiquer sur tout ce qui déraille, débloque et dékhonne dans le monde merveilleux de l’Education Nationale, à commencer par la réforme des rythmes au primaire, qui s’avère (est-ce vraiment une surprise) un bobinard total et absolu, puisque même le Nouvel Observateur, certes en rechignant, en vient à l’admettre [ii]– ce qui montre bien que c’est vrai, donc.

Ce qui eût été étonnant, c’est qu’une réforme bâclée, mal fichue, adoptée à l’arrache et sans véritable concertation ni des personnels ni des élus locaux, se fût mise en place comme dans du beurre. Bref passons… Quelque chose me dit que nous n’avons pas fini de revenir sur les impacts de ces ateliers périscolaires, qui permettront aux chères têtes blondes, brunes et rousses de découvrir dans l’émerveillement et la joie les mystères inexplorés de la civilisation swahili, de la danse bretonne, du galoubet et de la construction de menus objets en bois (non, je n’invente rien ! je me réfère à quelques reportages de France 2 sur la question), toutes activités qui méritaient, effectivement, que l’on chamboulât l’emploi du temps des classes en mécontentant à la fois les parents et les enseignants dans leur majorité. En cette année 2013 où l’on commémore le centenaire de la Recherche, il est clair que le « temps perdu » a le vent en poupe, si je puis oser la métaphore talonnesque[iii].

 

En fait, voyez-vous, aujourd’hui, la Présidente se force. Comme le Figaro (celui de Beaumarchais, pas le journal…), elle rit, de peur d’avoir à en pleurer, -- et c’est d’un rire crispé. Presque un an après l’infortunée Lise Bonnafous à Montpellier, notre collègue Pierre Jacque, professeur d’électronique au lycée Antonin Artaud de Marseille, a mis fin à ses jours la veille de la pré-rentrée, en laissant une lettre[iv], largement publiée sur la toile et qu’il faut faire connaître sans relâche, où il exprime sa révolte et sa colère devant ce que sont devenus le métier de professeur, le système éducatif en général, et la filière électronique dite STI2D en particulier, dont les enseignants ont été placés en reconversion forcée suite à une réforme mal ficelée (une de plus) et imposée d’en haut sans concertation, (comme d’habitude).

 

Des personnels mal traités et maltraités, jadis insultés par leur ministre, toujours méprisés par les parents (surtout et y compris les fédérations d’iceux), peu ou pas du tout soutenus par leur hiérarchie, parfois même harcelés[v], ça commençait à se savoir. Des enseignants rendus malades par un empilement de réformes techno-bureaucratiques aussi inefficaces qu’autoritaires, « La Verrière »[vi] en est pleine. Mais des professeurs conduits à se donner la mort, comme dans la police, comme à France-télécom, c’est semble-t-il un fait nouveau, même si, selon Daniel Arnaud, les pourcentages des suicides dans l’Education Nationale sont également bien placés dans ce macabre palmarès de l’horreur ordinaire.

 

Pierre Jacque était un professeur dévoué, compétent, attaché à ses lycéens et à la transmission des savoirs. Ingénieur de formation, autrement dit cadre sup’, il avait choisi de devenir professeur dans le service public de l’Education Nationale, c'est-à-dire de servir au lieu de se servir, et d’offrir ses compétences à des lycéens trop souvent en difficulté, pour les aider à sortir de la spirale de l’échec. Puis vint la réforme de la filière, qui transforma l’électronique en une sorte de bouillie estampillée « développement durable » pour faire passer l’arnaque[vii], mettant les enseignants en reconversion forcée et les élèves dans l’impasse. Tout ce en quoi notre malheureux collègue avait cru, l’élévation du niveau de formation, le combat pour une authentique réussite scolaire, la transmission de véritables savoirs, tout ceci tournait en un affreux jus de boudin dont l’imposture du bac, dénoncée avec indignation dans cette lettre-testament qu’il a laissée en témoignage, a constitué en quelque sorte le point d’orgue fatal. Comme il devait aimer l’Ecole, son métier, sa matière, pour en arriver à choisir de mourir pour eux ! Dans quel désespoir devait-il se sentir pour passer ainsi à l’acte, -- et dans quelle impasse militante, pour n’avoir d’autre choix que de faire de son suicide « un acte politique », pour reprendre l’expression de son collègue et camarade Antoine Hollard, et tenter ainsi, en attentant à sa propre vie, de provoquer un choc, un "éveil des consciences" !

Il est tout à l’honneur du SNES, dont Pierre Jacque était un militant, d’avoir, en accord avec la famille, diffusé ce texte où notre collègue déplore pourtant à plusieurs reprises l’absence de réactivité de son syndicat. Mais c’est l’ensemble de ce que l’on appelle, pour faire vite, « la communauté éducative », qui doit se sentir aujourd’hui interpellé.

 

Qu’allons-nous faire maintenant ? Comme après la mort de Lise Bonnafous, nous sentir très très mal, nous indigner, et puis tourner la page, parce que « l’aéropostale passe toujours » et que « the show must go on » ? Certes, il serait indécent d’exploiter la mort de notre collègue à des fins bassement partisanes et de tirer sans vergogne la couverture à soi vers sa petite ou grande chapelle. Dans ce sens, on ne peut que se réjouir d’entendre Sylvain Grandserre et Jean-Paul Brighelli enfin d’accord[viii] pour dénoncer une politique qui, en dénaturant ce qui fait l’essence même du métier, a conduit Pierre Jacque à se supprimer.

Car c’est une politique qu’il nous faut sans cesse dénoncer, et d’abord une politique budgétaire, dont le pédagogisme n’a servi que d’alibi théorique, parce qu’il a permis, au nom de valeurs contre lesquelles personne ne peut décemment s’élever (le fameux « intérêt de l’enfant », la réussite pour tous, l’épanouissement des élèves… qui pourrait « tonner contre » sans avoir l’air d’un fou furieux et/ou d’un vieux schmock ?), de réaliser à l’Ecole des coupes claires dont on voit aujourd’hui le résultat : des élèves « en vrac », qui ne sont ni plus épanouis ni plus instruits, des enseignants taillables et corvéables, gérés comme des pions sur un échiquier, aux statuts menacés, réduits à l’état d’exécutants, dépossédés de tout ce qui fait l’intérêt et la « grandeur » (oui, osons le mot) de leur métier, -- bref, un système où tout le monde souffre, tandis que les technos de la rue de Grenelle, de la Cour des Comptes et autres Comités Théodule planchent sans faiblir sur la ixième grrrrande réforme qui mettra définitivement le système à bas, mais pour son bien, naturellement.

 

On peut penser que l’institution Education nationale, mère ingrate, marâtre mal-aimante, ne vaut pas que l’on se sacrifie pour elle. Mais c’est pour ses élèves, pour la conception qu’il avait de la transmission et du métier, que Pierre Jacque a choisi de se supprimer. Sa mort volontaire avait pour but d’éveiller les consciences. Alors, réagissons, restons debout, osons dire NON ! Le meilleur hommage que nous puissions rendre à notre infortuné collègue, c’est de nous battre et de résister.

 

Le site de RECONSTRUIRE L’ECOLE, entièrement mis à jour, vous souhaite malgré tout une bonne rentrée… http://www.r-lecole.fr

 

[i] Meilhac, Halévy et Offenbach, La Vie parisienne, air de la veuve du Colonel.

[ii] http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20130905.OBS5764/rythmes-scolaires-a-paris-ca-a-ete-le-boxon.html

[iii] Achille Talon, par Greg. Un indispensable, à inscrire sans tarder au programme de l’agrégation.

[iv] http://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/hommage_a_pierre_jacque.pdf

[v] Cf. l’indispensable petit livre de Daniel Arnaud, Le Harcèlement moral à l’Ecole, dont j’ai rendu compte voici quelques mois ici même : http://leblogdelapresidente.over-blog.com/article-les-enseignants-se-cachent-pour-mourir-117486107.html

[vi] Pour ceux qui l’ignorent encore, l’Institut Marcel Rivière de La Verrière (Yvelines) est la maison de santé psychiatrique de la MGEN…

[vii] Voir à ce sujet sur Bonnet d’Ane, le blog de J.-Paul Brighelli, les éclairantes explications de « Zorglub » : http://blog.causeur.fr/bonnetdane/pour-la-peau-dun-prof,00406

[viii] A 35 minutes et 20 secondes : http://podcast.rmc.fr/channel36/20130904_gg_1.mp3

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