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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 23:13

 

 

A la fin du mois de novembre et à la surprise générale, les professeurs de prépa ont, dix jours durant, pétitionné, fait grève, et, banderoles au vent, battu le pavé. Eux que l’on prenait pour de bons élèves dociles et sans histoires, ils ont interpellé l’opinion, leur ministre de tutelle, le Président de la République, rendu leurs cartes d’électeur barrées d’un « PEILLON ! » rageur à l’encre rouge, et voué le PS aux gémonies.

 

Une profession vent debout, tous syndicats et associations confondus, y compris dans des établissements comme le Prytanée militaire (1), où l’on n’avait pas vu de grève depuis… mai 68 !

 

Il a suffi que le ministre, dans le cadre de la renégociation des statuts de 1950 et sous le fallacieux prétexte de mieux rétribuer les collègues de ZEP qui en ont certes bien besoin, ait proposé pour les professeurs de prépa une révision de leurs obligations de service réduisant dans la pratique leur traitement de 20% tout en les faisant travailler davantage (2), pour que les enseignants en CPGE, soutenus par leurs étudiants, redécouvrent (et même découvrent pour certains) les joies du combat syndical.

 

« Grand émoi dans Landerneau », a-t-on ricané çà et là, y compris dans les hautes sphères. « Les conservatismes s’organisent », avait déclaré V. Peillon à titre préventif, se donnant ainsi à peu de frais une étiquette progressiste que dément par ailleurs toute l’action ou presque du gouvernement prétendument socialiste auquel il appartient. Les profs de prépa, et la filière avec eux, étaient ainsi livrés à la vindicte du citoyen de base, confronté dans son quotidien aux difficultés que l’on sait, et de l’enseignant de base, tellement peu payé que c’en est une honte : comment des agrégés, des privilégiés, exerçant dans des conditions confortables devant des étudiants triés sur le volet, et rétribués très (c'est-à-dire trop) cher pour aider les élites à s’autoreproduire, pouvaient-ils seulement oser se révolter ? Leur fallait-il donc ce méchant coup au porte-monnaie pour que ces nantis, gavés d’heures supplémentaires et touchant des salaires si hallucinamment abusifs que la très sérieuse Cour des Comptes elle-même s’en était émue, se mettent enfin à acquérir un minimum de conscience syndicale ?

 

Caricaturé comme « manif de droite », le mouvement des prépas peinait à convaincre, d’autant que les médias, soit muets (à l’exception du Canard Enchaîné, qui fut sans doute le premier à réagir) soit aux ordres du ministre, ne contribuaient guère à en expliquer les raisons profondes. Grève de millionnaires, assimilés aux pilotes de ligne ou aux chirurgiens esthétiques, insurrection réactionnaire visant à la conservation d’anachroniques privilèges, bonnets rouges en cachemire pur fil, avatar enseignant de la « manif pour tous »… Les mots n’étaient pas assez durs pour stigmatiser les CPGE.

 

Les catastrophiques résultats de PISA arrivèrent à point pour donner à Vincent Peillon du grain à moudre : dans un système éducatif de plus en plus inégalitaire, l’existence même des prépas, désignées comme une gigantesque machine à fabriquer dans les Grandes Ecoles les patrons et les technocrates de demain, apparaissait définitivement comme une scandaleuse incongruité.

 

Néanmoins, parallèlement, des soutiens à gauche s’exprimaient rapidement et sans ambigüité : un bel article dans L’Huma (3), de salutaires communiqués du Parti de Gauche, du MRC (4), un très bon texte sur le site du Collectif Bellaciao (5), et d’autres que j’oublie certainement. Le SNES-FSU, très présent dans l’action, prenait fait et cause pour les professeurs de prépa, ce qui fut parfois mal compris.

 

Bref, il semble nécessaire, face à la désinformation orchestrée par le ministre et la presse à ses ordres (en particulier Le Monde et Le Nouvel Observateur, où, comme par hasard, travaille son épouse), de remettre un peu de vérité dans l’amer cocktail de fantasmes, de médisances et de calomnies qui nous a été servi ces derniers temps à propos des CPGE.

 

LES PROFS DE PREPA, DES NANTIS ?

 

Qu’est-ce qu’un professeur de prépa ? Un agrégé venu du secondaire, parfois docteur, recruté dans le cadre d’un mouvement spécifique, après avoir été évalué dans sa classe par un Inspecteur Général. Bref, un enseignant qui vient du terrain (parfois même de ZEP !…) et qui allie la compétence disciplinaire à la passion pédagogique. Même s’il est titulaire d’un doctorat, le professeur de CPGE est enseignant avant d’être chercheur – c’est parfois du reste ce qu’on lui reproche -- et doit avant toute chose être capable de transmettre ce qu’il sait à ses étudiants.

Agrégé, agrégé hors classe, il peut parfois, au bout d’un certain nombre d’années d’exercice, passer « chaire supérieure » (dans des conditions plus ou moins transparentes, qui, elles, auraient bien mérité d’être réformées, pour le coup !). Il perçoit également une « indemnité de fonction particulière », et, comme tous les professeurs, l’ISOE. Pour donner un exemple précis, mon salaire (à six mois de la retraite) se compose de :

 

-Traitement BRUT (chaire sup dernier échelon) : 4459 €

-Indemnité de résidence (Aix-Marseille) : 133 €

-ISOE : 99 €

-Indemnité fonctions particulières : 87 €

 

Soit 4778 € BRUT, c'est-à-dire 3761 € NET en ôtant les diverses retenues dont je vous fais grâce.

Bref, je gagne très correctement ma vie, et je ne me plains pas, -- mais nous sommes très loin des chiffres mirobolants et autres salaires à cinq chiffres brandis par le ministre et la Cour des Comptes (6).

 

Intervient ensuite l’importante question des heures supplémentaires, dont nous sommes accusés de profiter outrageusement.

Là encore, parlons cash, si j’ose dire. Quand on est affecté en prépa, on l’est dans un établissement, bien sûr, mais aussi sur un service, (par exemple, pour ce qui me concerne, 5 heures de français tronc commun en hypokhâgne + 4 heures d'option lettres modernes en khâgne, mais aussi, pour certains collègues, 15 heures de maths ou 12 heures d’histoire, incompressibles). En clair, les HS sont incluses dans le service, et il est impossible au professeur de les refuser. Reprocher aux collègues d’être rétribués pour des heures qu’on leur impose par ailleurs, c’est tout de même le comble de la mauvaise foi !

Alors, me direz-vous, créons des postes pour « éponger » ces HS, voilà tout. Certes, et même : chiche ! D’un point de vue strictement comptable (et l’on sait à quel point c’est important par les temps qui courent…), pourquoi voulez-vous que l’on aille budgéter des postes supplémentaires qui feront des retraites à payer, alors qu’il est si simple de recourir aux HS, qui, elles, n’entrent pas en compte dans le calcul de la pension ?

 

Point suivant, les khôlles, c'est-à-dire, pour les non-initiés, les interrogations orales d’une demi-heure auxquelles sont soumis nos étudiants, -- par exemple, pour ce qui concerne la filière littéraire, en français, philosophie, histoire, géographie, langue vivante et/ou ancienne. Il s’agit d’HSE (en clair, non annualisées) qui constituent, effectivement, un complément de salaire intéressant. Pour ce qui me concerne, avec 49 étudiants en première année, je touche 24,5 HSE par trimestre soit 73,5 par an. Cela constitue de fait un bon treizième mois, et là encore je n’ai pas l’indécence de me plaindre. Mais je ne double pas mon salaire mensuel avec les khôlles, comme le prétend le ministre – cela dit, il a bien raison de calomnier, puisque, c’est bien connu, « plus c’est gros, plus ça passe »…

 

Pourtant néanmoins toutefois cependant, pourriez-vous m’objecter, rien ne vous oblige à « khôller » vos étudiants vous-mêmes ! Oui … mais non, car c’est fortement conseillé par les Inspecteurs Généraux qui, je le rappelle, nous évaluent régulièrement. La khôlle, moment d’échange entre l’enseignant et l’élève, donne l’occasion de conseils, de mises au point, souvent même de soutien moral et psychologique, car le « coaching », comme il ne faut pas dire en franglais, est partie intégrante de notre enseignement. Donc, là encore, comme pour les heures supplémentaires, il est pour le moins malvenu de reprocher aux professeurs des khôlles qu’on leur recommande par ailleurs chaudement de faire passer !

 

LES PREPAS, GHETTOS DES ELITES AUTOREPRODUITES ?

 

Ce refrain, inspiré d’une lecture hâtive de Bourdieu (que de crimes on commet en son nom, pauvret !), ne tient guère la route si on examine avec objectivité les statistiques fournies par les établissements eux-mêmes. S’il est vrai qu’il existe du côté de chez « Ginette » (7) (ce serait stupide de le nier) des prépas où se concentrent les « héritiers », il n’en reste pas moins que la majorité des CPGE se caractérisent par une diversité sociale et culturelle qui fait d’ailleurs leur force. 50 % de boursiers dans mon hypokhâgne, 54 % dans ma khâgne (Cézanne, Aix), une moyenne de 30 % au niveau national…

 

De plus en plus, des prépas ouvrent en ZEP (8), et proposent à des élèves qui ignoraient même jusqu’à l’existence de cette filière des conditions d’étude leur permettant de réussir au mieux et de s’épanouir. Qu’y a-t-il donc de scandaleux à cela ? Au lieu de s’en indigner et de prôner la disparition de ces classes, ne serait-il pas préférable de revendiquer une extension de ce dispositif d’excellence à l’ensemble des élèves, qu’il s’agisse des lycées ou de l’Université ? Comme le souligne Corine Castela, Maitre de Conférences à l’ESPE de Rouen et chercheur en didactique des mathématiques, n’y a-t-il pas des choses à apprendre de la prépa, plutôt que de rejeter le système en bloc (9)?

 

Nos étudiants, tous fils de bourges ? Ils se sont sentis blessés par ces insinuations hâtives les assimilant pêle-mêle à des privilégiés, -- genre petit-fils de banquier ou fils de journaliste au Nouvel Obs, si vous voyez ce que je veux dire…. La lutte des classes, comme l’a très intelligemment souligné le communiqué du Parti de Gauche, ce n’est pas opposer les élèves de ZEP et ceux des prépas, surtout lorsqu’une partie non négligeable de ces derniers viennent, précisément, de ZEP. Les « nouveaux publics » (j’adore cette expression !) sont aussi chez nous, et nous leur donnons, parce que avons la chance de bénéficier du temps et des moyens pour cela, toutes les clefs pour réussir selon leurs talents -- et non selon le compte en Suisse de leurs parents.

Des dispositifs comme les « cordées de la réussite » (« cordées de la Sainte-Victoire » dans le cas précis d’Aix-en-Pce) permettent de financer largement l’achat de livres, la demi-pension, l’internat, les transports, la vie culturelle, bref, tout ce qui ne relève pas de la gratuité de ces études.

Ces moyens qui sont ceux des CPGE, il faut les donner à L’ENSEMBLE de l’Ecole, plutôt que de calomnier à l’envi un système qui fait réussir tous ses élèves – comme si sa mise en extinction allait faire remonter le niveau général.

 

LES ETUDIANTS DE PREPA, DES OIES GAVEES ET DES PERROQUETS ?

 

Autre lieu commun complaisamment répandu dans les médias aux ordres : nos étudiants, après deux ou trois ans de bachotage intensif, seraient des sortes d’oies gavées incapables de penser librement par eux-mêmes, et de bons petits perroquets mécaniquement formatés à réfléchir dans des plans verrouillés en vingt-sept parties.

Indépendamment du fait qu’il est désolant d’assimiler la maîtrise de savoirs savants et de méthodes structurantes à une aliénation profonde (en quel cas seul l’ignorant serait libre, et il ne serait plus utile d’instruire qui que ce soit), il serait bon de rappeler que les CPGE, justement parce qu’elles en ont les moyens -- et ce sont ces moyens qu’il faudrait donner à tous -- permettent à des jeunes gens issus de tout milieu social d’intégrer des Grandes Ecoles, grâce à une pédagogie de l’écoute et de l’attention :

-Un seul professeur par classe et par discipline, d’où, en sciences, une meilleure efficience grâce à une bonne coordination entre les cours, les travaux dirigés et les travaux pratiques ;

-Un suivi permanent grâce à de fréquents contrôles écrits et des khôlles à l’oral, ce qui permet à nos élèves de travailler régulièrement et aux professeurs de repérer très vite la source de leurs éventuelles difficultés ;

-Des effectifs certes plus nombreux qu’en lycée (de 50 à 60) mais qui restent à taille humaine, et permettent un suivi attentif des étudiants ;

-Des études quasiment gratuites, et, dans bien des lycées, la possibilité de l’internat sur critères sociaux et géographiques ;

-Une véritable solidarité entre les étudiants, grâce à divers systèmes d’entraide et de parrainage d’une promotion à l’autre ;

-Des programmes nationaux pour préparer les concours, qui sont source d’égalité entre tous les candidats, quelle que soit leur académie ;

-Des concours anonymes, qui valorisent au mieux le travail, composante essentielle de la méritocratie républicaine ;

 

En somme, une préparation olympique ! Pas de bachotage stupide, non, mais un souci constant de la transmission, et surtout une attention permanente aux élèves dont nous avons la charge, qui sont triés sur le volet, certes, puisqu’on les recrute sur dossier, mais qui n’en sont pas moins fragiles. Nous ne cherchons à « formater » ni des « tueurs », ni des « chiens de garde », ni des valets de la bourgeoisie, -- juste à former des étudiants susceptibles de mettre leurs savoirs et leurs compétences au service de la République, qui, rappelons-le sans faiblir, a besoin de savants.

 

L’ASCENSEUR SOCIAL, LA MERITOCRATIE ET L’ELITISME REPUBLICAIN, DES ARNAQUES ?

 

Là, en revanche, nous entrons enfin dans un vrai débat. Dans quelle mesure les CPGE ne sont-elles pas en situation, bon gré mal gré, de permettre à des jeunes issus de milieux défavorisés de devenir, une fois leur diplôme obtenu, des traders sans scrupules, des cadres sup odieux, ou des politiciens vendus au libéralisme le plus effréné ? Il y a tant de précédents illustres, de « petits pauvres » devenus, grâce aux Grandes Ecoles ou aux Universités de prestige, des patrons féroces (Henri Proglio, enfant d’Italiens immigrés marchands de primeurs) ou des politiciens réactionnaires détestablement nuisibles (Margaret Thatcher, fille d’une couturière et d’un épicier)… La réussite individuelle et acharnée d’un seul contre le progrès global de tous, serait-ce cela la justice ? Certes non, -- à ceci près que, de surcroît, l’ensemble des élèves, loin de progresser, patine quand il ne régresse pas. Après avoir chanté sur tous les tons pendant des années que « le niveau monte », les experts en expertise sont bien contraints de reconnaître qu’il n’en est absolument rien (10). Et ce n’est pas la réforme Chatel-Descoings, qui a fait du lycée une véritable usine à gaz et sur laquelle V. Peillon s’est bien gardé de revenir, qui va permettre d’inverser la tendance !

En clair, si « l’ascenseur social » permet aux fils du peuple, après qu’ils ont réussi, de méchamment trahir leur classe, vaut-il vraiment la peine qu’on l’entretienne, qu’on le répare, qu’on en fasse une éthique en brandissant le fameux slogan de la « méritocratie », ou de « l’élitisme républicain », -- qui ne seraient en fait qu’une des ruses du système capitaliste et de la bourgeoisie pour assurer leur propre reproduction en intégrant l’élite de la classe ouvrière et de la paysannerie ?

 

C’est une vraie question, et je ne cherche pas à l’évacuer. Mais elle ne concerne pas seulement les CPGE ; on peut dire la même chose de la faculté de médecine (à ceci près que l’on y réussit surtout si on est fils de médecin, et/ou si on a payé très cher des cours dans une « écurie » privée, ce qui n’est pas le cas en prépa), et des facs de pharmacie ou de droit, bref de toutes les filières sélectives, universitaires ou non -- et qui contribuent toutes, que leurs enseignants le veuillent ou pas, soit à reproduire des élites, soit à y faire accéder des diplômés de milieu modeste, dont un certain nombre, mais pas tous, trahiront d’autant mieux leur classe qu’ils en auront bavé un maximum pour s’en sortir.

Donc, dans cette optique soyons logiques jusqu’au bout : si des études supérieures difficiles et sélectives ne servent qu’à fournir au libéralisme son contingent de larbins zélés, en attendant la fin du capitalisme (et avec le PS, on peut l’attendre très très longtemps…), supprimons non seulement les prépas mais encore toutes les filières d’excellence permettant à leurs étudiants de s’élever socialement. Je dirais même plus, n’instruisons plus du tout les enfants du peuple, maintenons-les dans le RSA intellectuel, gavons-les de sous-culture niaise et de gadgets consuméristes, et ils resteront « le peuple d’en bas »(11). Supprimons « l’ascenseur social », et que tout un chacun demeure coincé au sous-sol. Ceux qui occupent les étages nobles, les véritables « héritiers », ne s’en porteront, pour leur part, que mieux.

 

 

(1) http://www.ouest-france.fr/prytanee-les-professeurs-des-classes-preparatoires-en-greve-lundi-1770889

(2) Voir par exemple http://www.snes.edu/Les-mesures-envisagees-concernant.html

(3) http://www.humanite.fr/societe/les-classes-prepas-elite-de-la-lutte-554605

(4) http://www.lepartidegauche.fr/actualites/actualite/face-projets-peillon-pas-division-25996 et

http://www.mrc-france.org/Vider-les-poches-des-professeurs-privilegies-pour-remplir-celles-des-enseignants-de-ZEP-une-mesure-de-justice-sociale_a546.html

(5) http://bellaciao.org/fr/spip.php?article138590

(6) Voir dans le (peut-être pas si sérieux que ça) rapport 2013 de la Cour des Comptes http://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Gerer-les-enseignants-autrement (page 81) le montant exceptionnel de 107.339€ pour un professeur de CPGE. Excellente analyse du rapport entier sur le blog de L. Bonnot http://www.laviemoderne.net/grandes-autopsies/52-le-fabuleux-rapport-de-la-cour-des-comptes

(7) Surnom du lycée privé Ste Geneviève, Versailles

(8) Par exemple, le lycée Joliot-Curie à Nanterre

(9) http://www.humanite.fr/societe/tribune-et-si-l-universite-apprenait-des-classes-p-555294

(10) http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2012/11/29/la-finlandisation-de-la-finlande/

(11) Jack London, Le Peuple d’en bas (The People of the Abyss, 1903), Éditions Phébus, Libretto, 1999. Traduit par F. Postif ; traduction revue par l’ami Noël Mauberret.

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 21:19

 



On a souvent déploré çà et là, et pas seulement dans la presse, l’incroyable état d’impréparation dans lequel la plupart de nos ministres sont arrivés au gouvernement, -- ce qui les a souvent conduits à des expérimentations fébrilement hasardeuses suivies de rétropédalages non moins fébrilement précipités, surtout dès que les lobbies libéraux, patronaux ou assimilés ont haussé le ton ou juste fait les gros yeux.

 

Sachons-le bien, il y a pire qu’un ministre socialiste en train d’improviser, c’est un ministre socialiste – en l’occurrence Vincent Peillon pour ce qui nous concerne – appliquant à la lettre un programme longuement réfléchi, mûri, peaufiné et concocté dans l’opposition avec sa chouette bande de pédagos… Quand je pense que pendant la campagne Hollande, alors que je confiais à un de mes anciens étudiants passé au P.S. (personne n’est parfait) et de surcroit dans le staff de DSK (perseverare diabolicum), mes inquiétudes concernant le projet socialiste pour l’Ecole, cet adorable garçon sympathique et cultivé, que je salue au passage (il se reconnaîtra) m’avait affirmé avec beaucoup de conviction : « Oh, soyez tranquille, madame, ce programme pour l’Ecole, ils ne l’appliqueront pas ! »

 

Ben si, justement.

 

On eût préféré un reniement de plus (qui, au moins, eût eu l’avantage d’être motivé par une juste analyse des réalités et/ou une véritable concertation avec les intéressés), mais non : constants dans la justesse de leurs admirables certitudes, illuminés par la conviction d’avoir raison tout seuls, le ministre et ses conseillers, droits dans leurs bottes, après s’être obstinés à réformer de pôvres rythmes scolaires qui ne leur avaient rien fait, ont entrepris d’ouvrir le chantier des métiers et services des enseignants du second degré – en clair, de démanteler nos statuts, pour notre bien, naturellement.

 

La révision des décrets de 1950 définissant les services, décharges statutaires, pondérations, etc… des enseignants est donc mise sur la table, et le moins que l’on puisse dire c’est que les professeurs de prépa y sont particulièrement malmenés ! (voir par exemple http://www.snes.edu/Les-mesures-envisagees-concernant.html)

 

Sous prétexte de revaloriser leurs collègues de ZEP, les professeurs en CPGE sont les premiers visés, mais ne nous y trompons pas : c'est la totalité des statuts (et des obligations réglementaires de service) des enseignants qui va être détricotée. Enseigner en ZEP, c'est-à-dire se battre en première ligne sur le front du malheur social, est quelque chose d’épuisant et qui mérite une juste rétribution (ce qui n’est pas le cas), personne ne dira le contraire. Mais à qui va-t-on faire croire que c’est en supprimant la clause dite des « effectifs pléthoriques », en clair, une heure supplémentaire pour les collègues de prépa enseignant à plus de 45 étudiants (1), que l’on va débloquer assez de crédits pour financer les mesures en ZEP et rémunérer dignement ceux qui y enseignent ?

Contrairement à l’épaissement vulgaire Allègre, dont tous les pores exsudaient une si effroyable haine pour tous les professeurs qu’il avait, de fait, fédéré contre lui l’ensemble de la profession, Vincent Peillon, plus habile, cherche à opposer les catégories : secondaire/CPGE ; CPGE littéraires/CPGE scientifiques ; matières de tronc commun/ matières à petits effectifs ; prépas de proximité/grandes prépas; enseignants en ZEP, ces prolos/ ces nantis de CPGE … tout en stigmatisant une catégorie de prétendus privilégiés (les profs de prépa) au prix de simplifications caricaturales et mensongères. Comment justifier un procédé qui promet d’habiller mal Paul (ZEP) en déshabillant Pierre (CPGE) ? Comment prendre au sérieux un gouvernement qui, parce qu’il s’est engagé dans une politique de cadeaux fiscaux à des entreprises qui ne lui en rendent aucunement grâces et refuse d’aller chercher l’argent où il est, s’acharne sur les professeurs de prépa en les faisant passer pour des exploiteurs du peuple ? En d’autres temps, on aurait appelé ça un procédé poujadiste !

 

Comment fonder équitablement (je n’ose pas écrire « honnêtement », l’honnêteté me semblant une des vertus les moins partagées dans un parti qui n’a plus de socialiste que le nom !) une réforme en ne citant (2) que des cas extrêmes qui ne représentent en rien la majorité des collègues de CPGE ? Les professeurs de classes préparatoires sont publiquement mis en cause pour ne pas dire diffamés, dans une grande ignorance de ce qui fait le quotidien de leur activité et l'intensité de leur engagement.

Cette réforme, qui fait disparaître la clause d'1 HS pour effectifs pléthoriques, implique ipso facto une augmentation du temps de travail qui pèsera sur la préparation des cours (3) et la correction des copies ; en CPGE, l’augmentation du temps de présence (jusqu’à 25% !) devant les étudiants en est un exemple flagrant. Qui accepterait de travailler 25% de plus pour 10 à 15% de rémunération en moins ? Car la réforme implique des pertes de salaire pour la majorité des personnels qui subissent déjà, depuis plusieurs années, les effets de la non-revalorisation du point d'indice. Voir par exemple un tableau très bien fait sur le site du SNES http://www.snes.edu/Les-mesures-envisagees-concernant.html : en somme, si Sarkozy nous avait fait le coup du « travailler plus pour gagner plus », Peillon, plus créatif, en sous-entendant que les professeurs de prépa sont de grrrros fainéantas payés à pontifier quelques heures par semaine devant des classes d’élite peuplées de fils de bourges surdoués, invente le « travailler plus pour gagner moins » !

 

Attention, une brimade peut en cacher une autre !

Cette brimade est un ballon d'essai avant des mesures qui vont frapper toute la profession si nous nous laissons faire. Ne nous y trompons pas : la disparition de l'HS pour effectifs pléthoriques concerne aussi les collègues du secondaire, ne serait-ce que parce que l’heure de « première chaire » va également passer à la trappe : voir http://www.netvibes.com/appls#Metier_enseignant, rubrique « le principe de calcul des ORS (4) tel que présenté le 18 ». Dans un premier temps, avec cette configuration, bon nombre de professeurs de prépa se trouveront en sous-service, et sans doute obligés de compléter leurs heures en lycée, aux dépens de leurs collègues du secondaire -- ou de faire des kholles gratuites (une heure de cours = deux heures de kholle), ce dont pâtiront les professeurs de lycée qui collent en prépa. Suivront des suppressions de poste, et/ou des redéploiements. Mais n’est-ce pas, in fine, l’un des buts recherchés de toute réforme : faire des économies ?

 

Et bien entendu, comme les sacrifices doivent être équitablement répartis entre les gros salaires budgétivores qui ruinent la nation sur le dos de l’éducation prioritaire, on attend avec intérêt que les conseillers de M. Peillon, qui touchent en moyenne 10.098 € de prime par an (5), renoncent dans un grand élan de solidarité républicaine, à ces émoluments honteux qu’ils remettront en grande pompe au Trésor Public, -- pieds nus, crâne rasé, en chemise et la hart au cou, se battant la coulpe jusqu’à la meurtrissure et entonnant avec une authentique ferveur les hymnes sacrés .http://www.youtube.com/watch?v=YDEgNp62jGk 

 

Il y a enfin dans ce projet (et c’est sans doute le plus accablant), une haine profonde pour tout ce qui peut représenter l’excellence et le savoir – et les CPGE, à tort ou à raison ce n’est pas le débat, en sont encore l’un des symboles. Peu importe qu’elles ne soient plus, surtout depuis que le lycée Chatel-Descoings a produit en trois ans une génération d’ignares, des repaires de bons élèves ; il n’en reste pas moins que la prépa, régulièrement dénoncée comme l’Enfer sur Terre dans l’organe semi-officiel qu’est devenu Le Monde, est aujourd’hui le modèle à abattre : après avoir envisagé de l’intégrer à l’Université, le ministre, fin stratège, organise à présent, par cette réforme des ORS, le découragement des professeurs : en s'attaquant aux salaires, il espère qu'à terme  l’écœurement videra les prépas de ce qui fait leur force : des enseignants motivés. Le système des CPGE s'effondrera alors de lui-même, mais ce n’est pas pour autant, hélas, que l’Université s’en portera mieux…

 

D’ores et déjà, les collègues de prépa se mobilisent, se réunissent en assemblées générales, informent leurs étudiants, les parents... (6)

Par ailleurs, si l’on veut manifester sa solidarité, on peut signer la pétition unitaire en ligne élaborée par le SNES, le SNALC et la plupart des associations de professeurs en CPGE, http://www.petitions24.net/petition_unitaire_cpge

 

 

 

(1) Pour ma part, il m’est arrivé d’avoir en hypokhâgne 63 (oui, vous avez bien lu) soixante-trois louveteaux…

(2) Voir dans le (peut-être pas si sérieux que ça) Rapport de la Cour des Comptes http://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Gerer-les-enseignants-autrement  p. 81 le montant exceptionnel de 107.339€ pour un professeur de CPGE. Excellente analyse du rapport entier sur http://www.laviemoderne.net/grandes-autopsies/52-le-fabuleux-rapport-de-la-cour-des-comptes

(3) Je rappelle qu’en prépa, dans les matières littéraires en particulier, le programme change chaque année (comme à l’agrégation, en somme) …

(4) Obligations Réglementaires de Service

(5) Voir sur http://www.journaldunet.com/economie/magazine/primes-des-ministres/vincent-peillon.shtml 

(6) Pour ceux qui suivent plus ou moins les « réseaux sociaux », beaucoup d’infos sur une page « FB » dédiée www.facebook.com/NONALAREFORMEPEILLON, et un groupe sur Glouglou, où l’on peut s’inscrire en envoyant un mail à collectif-cpge+subscribe@googlegroups.com

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:43

 

Non, la Présidente n’est pas (encore ?) entrée dans la clandestinité ! Preuve en est que ce blog, en sommeil depuis début juillet, émerge de sa torpeur estivale en ce dimanche orageux de septembre, avec pour tout bientôt (ou du moins, ou du moins, ou du moins je l’espère…[i]) son mauvais esprit coutumier.

 

Mais ces jours-ci, je vous l’avoue, l’heure n’est guère à persifler, ni même à polémiquer sur tout ce qui déraille, débloque et dékhonne dans le monde merveilleux de l’Education Nationale, à commencer par la réforme des rythmes au primaire, qui s’avère (est-ce vraiment une surprise) un bobinard total et absolu, puisque même le Nouvel Observateur, certes en rechignant, en vient à l’admettre [ii]– ce qui montre bien que c’est vrai, donc.

Ce qui eût été étonnant, c’est qu’une réforme bâclée, mal fichue, adoptée à l’arrache et sans véritable concertation ni des personnels ni des élus locaux, se fût mise en place comme dans du beurre. Bref passons… Quelque chose me dit que nous n’avons pas fini de revenir sur les impacts de ces ateliers périscolaires, qui permettront aux chères têtes blondes, brunes et rousses de découvrir dans l’émerveillement et la joie les mystères inexplorés de la civilisation swahili, de la danse bretonne, du galoubet et de la construction de menus objets en bois (non, je n’invente rien ! je me réfère à quelques reportages de France 2 sur la question), toutes activités qui méritaient, effectivement, que l’on chamboulât l’emploi du temps des classes en mécontentant à la fois les parents et les enseignants dans leur majorité. En cette année 2013 où l’on commémore le centenaire de la Recherche, il est clair que le « temps perdu » a le vent en poupe, si je puis oser la métaphore talonnesque[iii].

 

En fait, voyez-vous, aujourd’hui, la Présidente se force. Comme le Figaro (celui de Beaumarchais, pas le journal…), elle rit, de peur d’avoir à en pleurer, -- et c’est d’un rire crispé. Presque un an après l’infortunée Lise Bonnafous à Montpellier, notre collègue Pierre Jacque, professeur d’électronique au lycée Antonin Artaud de Marseille, a mis fin à ses jours la veille de la pré-rentrée, en laissant une lettre[iv], largement publiée sur la toile et qu’il faut faire connaître sans relâche, où il exprime sa révolte et sa colère devant ce que sont devenus le métier de professeur, le système éducatif en général, et la filière électronique dite STI2D en particulier, dont les enseignants ont été placés en reconversion forcée suite à une réforme mal ficelée (une de plus) et imposée d’en haut sans concertation, (comme d’habitude).

 

Des personnels mal traités et maltraités, jadis insultés par leur ministre, toujours méprisés par les parents (surtout et y compris les fédérations d’iceux), peu ou pas du tout soutenus par leur hiérarchie, parfois même harcelés[v], ça commençait à se savoir. Des enseignants rendus malades par un empilement de réformes techno-bureaucratiques aussi inefficaces qu’autoritaires, « La Verrière »[vi] en est pleine. Mais des professeurs conduits à se donner la mort, comme dans la police, comme à France-télécom, c’est semble-t-il un fait nouveau, même si, selon Daniel Arnaud, les pourcentages des suicides dans l’Education Nationale sont également bien placés dans ce macabre palmarès de l’horreur ordinaire.

 

Pierre Jacque était un professeur dévoué, compétent, attaché à ses lycéens et à la transmission des savoirs. Ingénieur de formation, autrement dit cadre sup’, il avait choisi de devenir professeur dans le service public de l’Education Nationale, c'est-à-dire de servir au lieu de se servir, et d’offrir ses compétences à des lycéens trop souvent en difficulté, pour les aider à sortir de la spirale de l’échec. Puis vint la réforme de la filière, qui transforma l’électronique en une sorte de bouillie estampillée « développement durable » pour faire passer l’arnaque[vii], mettant les enseignants en reconversion forcée et les élèves dans l’impasse. Tout ce en quoi notre malheureux collègue avait cru, l’élévation du niveau de formation, le combat pour une authentique réussite scolaire, la transmission de véritables savoirs, tout ceci tournait en un affreux jus de boudin dont l’imposture du bac, dénoncée avec indignation dans cette lettre-testament qu’il a laissée en témoignage, a constitué en quelque sorte le point d’orgue fatal. Comme il devait aimer l’Ecole, son métier, sa matière, pour en arriver à choisir de mourir pour eux ! Dans quel désespoir devait-il se sentir pour passer ainsi à l’acte, -- et dans quelle impasse militante, pour n’avoir d’autre choix que de faire de son suicide « un acte politique », pour reprendre l’expression de son collègue et camarade Antoine Hollard, et tenter ainsi, en attentant à sa propre vie, de provoquer un choc, un "éveil des consciences" !

Il est tout à l’honneur du SNES, dont Pierre Jacque était un militant, d’avoir, en accord avec la famille, diffusé ce texte où notre collègue déplore pourtant à plusieurs reprises l’absence de réactivité de son syndicat. Mais c’est l’ensemble de ce que l’on appelle, pour faire vite, « la communauté éducative », qui doit se sentir aujourd’hui interpellé.

 

Qu’allons-nous faire maintenant ? Comme après la mort de Lise Bonnafous, nous sentir très très mal, nous indigner, et puis tourner la page, parce que « l’aéropostale passe toujours » et que « the show must go on » ? Certes, il serait indécent d’exploiter la mort de notre collègue à des fins bassement partisanes et de tirer sans vergogne la couverture à soi vers sa petite ou grande chapelle. Dans ce sens, on ne peut que se réjouir d’entendre Sylvain Grandserre et Jean-Paul Brighelli enfin d’accord[viii] pour dénoncer une politique qui, en dénaturant ce qui fait l’essence même du métier, a conduit Pierre Jacque à se supprimer.

Car c’est une politique qu’il nous faut sans cesse dénoncer, et d’abord une politique budgétaire, dont le pédagogisme n’a servi que d’alibi théorique, parce qu’il a permis, au nom de valeurs contre lesquelles personne ne peut décemment s’élever (le fameux « intérêt de l’enfant », la réussite pour tous, l’épanouissement des élèves… qui pourrait « tonner contre » sans avoir l’air d’un fou furieux et/ou d’un vieux schmock ?), de réaliser à l’Ecole des coupes claires dont on voit aujourd’hui le résultat : des élèves « en vrac », qui ne sont ni plus épanouis ni plus instruits, des enseignants taillables et corvéables, gérés comme des pions sur un échiquier, aux statuts menacés, réduits à l’état d’exécutants, dépossédés de tout ce qui fait l’intérêt et la « grandeur » (oui, osons le mot) de leur métier, -- bref, un système où tout le monde souffre, tandis que les technos de la rue de Grenelle, de la Cour des Comptes et autres Comités Théodule planchent sans faiblir sur la ixième grrrrande réforme qui mettra définitivement le système à bas, mais pour son bien, naturellement.

 

On peut penser que l’institution Education nationale, mère ingrate, marâtre mal-aimante, ne vaut pas que l’on se sacrifie pour elle. Mais c’est pour ses élèves, pour la conception qu’il avait de la transmission et du métier, que Pierre Jacque a choisi de se supprimer. Sa mort volontaire avait pour but d’éveiller les consciences. Alors, réagissons, restons debout, osons dire NON ! Le meilleur hommage que nous puissions rendre à notre infortuné collègue, c’est de nous battre et de résister.

 

Le site de RECONSTRUIRE L’ECOLE, entièrement mis à jour, vous souhaite malgré tout une bonne rentrée… http://www.r-lecole.fr

 

[i] Meilhac, Halévy et Offenbach, La Vie parisienne, air de la veuve du Colonel.

[ii] http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20130905.OBS5764/rythmes-scolaires-a-paris-ca-a-ete-le-boxon.html

[iii] Achille Talon, par Greg. Un indispensable, à inscrire sans tarder au programme de l’agrégation.

[iv] http://www.aix.snes.edu/IMG/pdf/hommage_a_pierre_jacque.pdf

[v] Cf. l’indispensable petit livre de Daniel Arnaud, Le Harcèlement moral à l’Ecole, dont j’ai rendu compte voici quelques mois ici même : http://leblogdelapresidente.over-blog.com/article-les-enseignants-se-cachent-pour-mourir-117486107.html

[vi] Pour ceux qui l’ignorent encore, l’Institut Marcel Rivière de La Verrière (Yvelines) est la maison de santé psychiatrique de la MGEN…

[vii] Voir à ce sujet sur Bonnet d’Ane, le blog de J.-Paul Brighelli, les éclairantes explications de « Zorglub » : http://blog.causeur.fr/bonnetdane/pour-la-peau-dun-prof,00406

[viii] A 35 minutes et 20 secondes : http://podcast.rmc.fr/channel36/20130904_gg_1.mp3

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 10:25
L'invitation ci-dessous a été envoyée à diverses personnalités dites "républicaines" et "pédagogistes" (pour aller vite) et à la presse spécialisée, afin de tenter, vu la gravité de l'heure, de débattre sans plus renoncer à nos convictions que nous ne demandons à nos contradicteurs d'abdiquer les leurs. 
Le débat sera suivi de l'AG annuelle de l'association -- ce qui me permet, l'air de rien,  de vous rappeler que pour voter il vous faudra être à jour de vos cotisations.  
Pensez également à  nous faire parvenir une procuration à temps, si vous ne pouvez vous déplacer ! 

 

Françoise  Guichard, présidente de « Reconstruire l’Ecole »
Guy Morel, secrétaire du GRIP 

 

En dépit de ses déclarations d'intention, le projet Peillon de refondation de l'Ecole paraît décevant. Il réaffirme, certes, la nécessité d'un enseignement de qualité, mais ne se donne pas la possibilité de le mettre en œuvre dans la réalité.

Entre autres exemples, la réforme du concours de recrutement des professeurs des écoles (CRPE), qui enterre de facto la polyvalence des maîtres du primaire (voir http://universites.ouvaton.org/polyvalence_professeurs_des_ecoles/), est particulièrement inquiétante.

 

Certes, nous n'avons pas tous toujours été d'accord (doux euphémisme), nous nous sommes parfois violemment opposés. Mais aujourd'hui, n’y a-t-il pas, comme on dit,  'le feu au lac'? 

"Quand les bles sont sous la grêle, fou qui fait le délicat"... 

L’urgence serait peut-être de commencer enfin à débattre vraiment de l’avenir de l’instruction publique en France.

C’est à quoi vous invitent Reconstruire l'Ecole et le GRIP-SLECC, le samedi 15 juin prochain au lycée Henri IV (salle Julien Gracq) à 14 h, en espérant que cette rencontre sera productive et susceptible d'ouvrir pour l'avenir des perspectives vraiment constructives pour notre système éducatif.

 

PROGRAMME :

 

Ø    14 h-14h20 : Intervention de F. Guichard, présidente de RE : Quelle formation pour les maîtres ?

 

Ø    14 h20-14h40 Intervention de G. Morel, secrétaire du GRIP : Les programmes du primaire, base de tout le système.

 

Suivies du débat que nous souhaitons productif et riche en perspectives.

 

 

 

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 08:28

 

 

"J'empêche en respirant certaines gens de vivre", (Aragon, Les Yeux d'Elsa)

 

 

 

Pour une fois, nous ne parlerons pas d’éducation, ou du moins pas directement, mais de santé publique, et très précisément de cet étrange petit narguilé numérique que l’on nomme e-cigarette. Afin que l’on comprenne bien d’où je parle, comme disent les khuistres, je tiens à préciser que la Présidente, non-fumeuse militante et un tantinet asthmatique, a poussé un véritable « ouf » de soulagement quand la bienheureuse loi Evin (qu’elle soit bénie entre toutes les lois !) a interdit la clope, la pipe, le cigare et autres joujous fumigènes dans les lieux publics.

Car ce qui me gêne, chers camarades, ce n’est pas le tabac, mais la fumée. Voilà pourquoi je proclame haut et fort que l’inventeur de la cigarette électronique, qui permet à mes ami-e-s de vapoter à mes côtés dans un agréable arome de caramel et sans m’intoxiquer, devrait être statufié de son vivant et quasiment couronné de lauriers comme bienfaiteur de l’humanité entre les nations.

 

Et soudain, patatras, coup de tonnerre dans un ciel sans nuage (de fumée) : le rapport sur la cigarette électronique, rédigé sous la direction du Pr Dautzenberg (pneumologue et président de l'Office français de prévention du tabagisme) et rendu public le mardi 28 mai, préconise d’interdire l’usage public de l’e-cigarette, pour une raison qui vaut au minimum son pesant de Boyards maïs : même sans nicotine, la cigarette électronique « pourrait constituer une incitation à fumer » (voir détails http://www.slate.fr/story/73125/cigarette-electronique-interdite-lieux-publics-touche-pas-mon-vapoteur )

 

Oh que voici une sage et judicieuse mesure, pleine d’astuce, de pertinence et d’à propos !

 

La Présidente, n’écoutant que son dévouement à la cause de la Santé Publique, propose donc de l’étendre à toutes sortes de comportements proprement scandaleux, hontables, abomineux, et dont elle se demande même comment ils ont pu être tolérés aussi longtemps :

 

Il faut interdire au plus vite la consommation publique des pizzas, bagels et crèmes glacées, parce qu’elle pourrait constituer une incitation à manger : tous ces produits gras et sucrés sont, on le sait, désastreux en termes d’obésité, de diabète et de cholestérol.

 

On doit aussi, naturellement, prohiber la prise d’apéro en terrasse, puisque, même sans alcool, elle pourrait constituer une incitation à boire – et quand on pense aux dégâts dont l’alcoolisme est responsable (fort judicieusement soulignés par les impertinents bloggueurs de Greta Garbure : http://gretagarbure.com/2013/05/24/ptit-billet-dhumeur-19/), il est clair qu’une réaction énergique s’impose.

 

Quant à la lecture des romans (dont on a vu depuis Madame Bovary qu’ils constituent un mauvais exemple pour les jeunes filles), elle constitue une telle incitation à chercher l’aventure, la liberté, l’amour fou, une vie plus grande ou un ciel plus bleu, qu’elle doit également, et de toute urgence, être réservée au cadre privé, -- ou à la rigueur aux bibliothèques, mais dans une salle spéciale interdite aux mineurs de seize ans.

 

En outre, le port de la minijupe (ou de débardeurs mettant en valeur de charmants roploplos ou des biceps musclés) doit être assorti d’une obligation à revêtir, par-dessus, une burqa noire, au sens où le spectacle de tous ces appas, même s’il n’y a pas provocation de la part de celui/celle que l’on regarde, pourrait constituer une incitation à la drague… et même pire.

 

Par conséquent, les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics doivent être sévèrement verbalisés, car l’exhibition de toute cette tendresse pourrait constituer une incitation à faire l’amour, avec tous les risques inhérents au SIDA et autres MST opiniâtres et récidivantes.

 

Pense-t-on vraiment que ces injonctions répressives peuvent jouer un véritable rôle éducatif ? Quand arrêtera-t-on de casser les pieds de gens qui ne gênent personne ? Toutes ces kh sottises me donneraient presque envie de me mettre à cloper, tiens.

 

Je propose donc d’interdire sans délai la profération écrite, télévisée, radiodiffusée et internautique de la bêtise bien pensante et sanitairement correcte, car elle pourrait constituer une incitation à devenir désagréable et à renvoyer tous les ayatollahs de la pensée unique hygiéniste à leur misérable picotin d’avoine, dont ils n’auraient jamais dû sortir.

 

N.B. : Pétition de soutien à la cigarette électronique, ici : www.aiduce.fr/petition/ 

 

 

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 06:09

 

Harcelement-Ecole.j.jpg

 

Le Harcèlement moral dans l'enseignement, sévices publics, de Daniel Arnaud, éd. l’Harmattan.

 

Encore un professeur qui publie à propos de l’Ecole, vous entends-je déjà soupirer, encore des protestations déclinistes, des cris, des gémissements, encore de la plainte stérile, de la nostalgie et du ressassement…Cachez cette douleur que je ne saurais voir, et cessez donc de rabâcher sans cesse la vieille antienne du système qui dysfonctionne et de l’Instruction publique qui coule pavillon haut. Circulez donc, il n’y a rien à voir.

 

Oui, encore un professeur qui parle, témoigne, analyse et propose – sans doute parce que malgré le nombre croissant de ces enseignants qui s’avancent leur petit livre à la main, tel Rousseau devant le Souverain Juge, il y a des aspects de la question scolaire qui n’ont pas encore été traités à la mesure de leur gravité et pour tout dire de leur horreur, et le harcèlement moral est de ceux-là.

 

A force d’entendre parler, et pas toujours avec pertinence (je songe ici à M. Peter Gumbel, entre autres grands penseurs) de la souffrance des élèves, à force de lire, accablé, dans n’importe quel journal, le récit de faits divers navrants où des enfants prennent en bouc émissaire des camarades plus faibles qu’eux ou simplement différents, on a juste oublié la souffrance des enseignants, cette souffrance au travail, silencieuse machine à broyer qui conduit certains de nos collègues à mettre fin à leurs jours, si l’on en croit cet effrayant pourcentage de 34 pour 100.000(1) : c’est le taux de suicides chez les enseignants, soit  plus que dans la police, et plus que chez France Télécom. Mais on n’en parle pas, sauf lorsque, comme l’infortunée Lise Bonafous, le professeur a le mauvais goût de s’immoler en public.

 

Certes, voici quelques années, Maurice T. Maschino (2) avait déjà levé le tabou dans son pamphlet sur « L’Ecole de la lâcheté », mais, je dois le reconnaître, avant d’avoir lu cet ouvrage de Daniel Arnaud, je n’imaginais pas que la question du harcèlement moral dans l’Education Nationale ait pu atteindre de telles proportions sans que rien, ou presque, ait été fait pour y remédier efficacement.

 

Syndiquée depuis 1976, élue du personnel depuis des lustres, je me pensais relativement informée sur ces questions. Il m’est naturellement arrivé, dans ma carrière de professeur et de syndicaliste, de prendre la défense de collègues fragiles, victimes de rumeurs, pris en tenailles entre l’agressivité des élèves, l’irritation des familles et l’absence de soutien de la hiérarchie. Mais, je dois l’avouer à ma grande  honte, je n’aurais jamais envisagé que ce phénomène du harcèlement moral ait pu à ce point se généraliser jusqu’à en être devenu une sorte de maladie nosocomiale du système éducatif français. Selon moi, il s’agissait le plus souvent de difficultés individuelles, parfois liées à des problèmes de santé, et de situations particulières exacerbées par des conflits de personnes. Du relationnel, en somme : des enseignants trop sensibles victimes d’élèves odieux, de parents complaisants et de chefs d’établissement tyranniques.

 

L’immense mérite de Daniel Arnaud est de montrer que c’est en fait l’institution même qui produit le harcèlement moral : s’il n’exclut pas l’existence dans la hiérarchie de pervers narcissiques, de sadiques et de manipulateurs, ce livre montre surtout, et c’est là sa richesse, que, plus que « les gens » tels ou tels, c’est la structure qui est fondamentalement perverse, et qui génère de la perversité par son fonctionnement contradictoire même.

 

Dans cette configuration du harcèlement  moral à l’école, il n’y a donc pas des « bons » et des « méchants », car,  comme le disait Jean Renoir, « le plus terrible dans ce monde c'est que chacun a ses raisons ». Et c’est ainsi que  le système, parce qu’il fonctionne selon une sorte de « double contrainte », rend fous ceux qu’il veut plus ou moins perdre, selon  une logique infernale qui échappe largement aux victimes comme à leurs bourreaux.

 

Daniel Arnaud est un « Républicain », nourri de la pensée des Lumières et de la conviction selon laquelle le droit doit s’appliquer de manière égale sur tous les territoires de la République, y compris pour les enseignants victimes des abus de leur hiérarchie. Il est aussi « Républicain » au sens où il considère que le rôle fondamental de l’Ecole est de transmettre des savoirs, ce qui, selon lui, met en place une sorte de conflit éthique au sein même de l’institution : le professeur est pris dans un système où il doit en quelque sorte servir deux maîtres, le Pouvoir et le Savoir, soit d’une part un système hiérarchisé, post-napoléonien, où tout se règle à grands coups d’injonctions, d’autre part la transmission de connaissances susceptibles de développer l’esprit critique et la contestation de la hiérarchie. En clair, l’intérêt du Pouvoir est de ne plus transmettre de Savoirs susceptibles de le rendre illégitime, et de faire en sorte que les enseignants renoncent à ce qui devrait être la raison d’être même de leur métier : enseigner.

C’est sans doute ce que la novlangue ministérielle appelle « agir en fonctionnaire et de façon éthique et responsable », comprendre : obéir, et sans faire de vagues.

 

Daniel Arnaud dresse ainsi le tableau saisissant (je n’ose employer « ubuesque »  ou « kafkaïen », tant ces adjectifs ont été galvaudés) d’une structure totalitaire où tous, enseignants, chefs d’établissement, inspecteurs, sont également aliénés par un système qui les dépasse et dont aucun ne sort intact. Il ne s’agit donc pas de crier « tous pourris », mais plutôt « tous malades »… et ce n’est pas un hasard si les tranquillisants s’y croquent souvent comme des bonbons. En somme, le harcèlement vient le plus souvent de personnes qui ne sont pas fondamentalement perverses, mais dont le comportement est lié à leur situation de travail, à leur besoin de faire illusion pour se maintenir à leur poste, à des luttes de pouvoir – y compris parfois pour des hochets et des avantages purement symboliques. Bref, « chacun a ses raisons », oui, mais ne périssent, au sens figuré mais parfois hélas au sens propre,  que les plus faibles, comprendre les plus naïfs, les plus sincères et les moins aptes à se défendre.

 

Les quelques cas dont Daniel Arnaud se fait ici l’écho frappent par leur exemplarité. Le schéma est toujours à peu près le même, celui de professeurs consciencieux, scrupuleux, attentifs à la réussite de leurs élèves, et auxquels on va reprocher de reproduire, par excès d’exigence, les inégalités sociales que l’Ecole est censée corriger. La culpabilisation de la victime n’est pourtant que la première étape d’un processus infernal qui conduit à en faire un authentique fauteur de troubles dont les agissements compromettent la bonne marche de l’institution. On entre donc dans une spirale de « bouc émissaire » quasiment au sens girardien ; rappelons entre parenthèses que pour René Girard, le bouc doit être sacrifié pour que le système retrouve son équilibre, et que l’un des critères de choix du « bon » bouc est précisément qu’il doit être innocent…  

Daniel Arnaud nous explique aussi comment, dans une institution où les fonctionnaires, jouissant de la sécurité de l’emploi, sont difficilement licenciables, le harcèlement moral est devenu de facto une technique de gestion des ressources humaines, permettant de pousser vers la sortie tout professeur jugé inapte, parce qu’inadapté à sa fonction. Les quelques extraits qu’il donne du « livret Marois » de 2002, Aide aux personnels en difficulté, où des comportements aussi subjectifs que « difficultés d’adaptation, isolement excessif, refus d’obéissance » sont présentés comme rédhibitoires, font froid dans le dos, tant le caractère flou de ces critères semble ouvrir la porte à l’arbitraire. Et voilà comment, au nom de « l’atteinte à l’image du service public », le récalcitrant est en quelque sorte psychiatrisé.

 

C’est pourquoi, à plusieurs reprises et même si cela peut a priori choquer, Daniel Arnaud fait référence à des systèmes totalitaires comme la Corée du Nord pour qualifier ce qu’il appelle « la basse police d’un état policier », avec ses procédures de flicage, de délation et de chasse aux sorcières, qui visent à discréditer ceux qu’il nomme, en filant la métaphore soviétique, des « dissidents ».

Comme l’URSS au temps de Staline, l’Education Nationale se présente comme un modèle idéal, et, comme l’URSS, ne peut justifier son existence qu’en produisant des simulacres : c’est ainsi que les violences deviennent des « incivilités », la ségrégation sociale « orientation », et la baisse du niveau « 80% au baccalauréat » : fonctionnant sur le mode du mensonge permanent, l’institution ne peut survivre qu’en disqualifiant les voix discordantes. Moyennes trop basses, refus de trafiquer la notation, de brader l’examen ? Vous voici aussitôt accusé de porter atteinte à une Ecole où, finalement, « tout ne va pas si mal ». Et c’est ainsi que la victime devient coupable, tandis que le bourreau, lui, se pose en victime et se persuade de son bon droit : convocations par les services académiques, humiliations, procédures opaques, pratiques contredisant le principe du contradictoire, culture du secret au nom d'un imaginaire mais sacro-saint « devoir de réserve »… Le livre énumère, à la stupéfaction du lecteur, toute une série de « dérives mafieuses » indignes de notre République. Et l’on découvre, abasourdi, qu’en fait le système ne prévoit aucun garde-fou contre sa propre perversité.

 

Ce qui est également effrayant dans ce tableau, si l’on en croit Daniel Arnaud, c’est la manière dont la structure empoisse y compris ceux qui devraient au premier chef défendre les victimes du harcèlement, à savoir les délégués syndicaux, qui en viennent eux aussi à penser selon les normes officielles et, parce qu’ils entretiennent ainsi quelque part le déni, à perpétuer un système qu’ils dénoncent par ailleurs, dans une sorte de schizophrénie difficile à analyser : pourquoi se contenter d’une rhétorique d’accompagnement en faisant passer pour des affaires personnelles des contentieux liés au code du travail ? Si les cas de harcèlement sont des cas particuliers, ce ne sont pas pour autant des affaires privées, insiste Daniel Arnaud, et, devant ces dérives globales, ce sont des réponses globales qu’il faut apporter.

 

Cela dit, et c’est aussi une des forces de ce passionnant petit livre, la solution n’est pas dans un retour nostalgique à un temps idéal qui n’a sans doute jamais existé. Aucun passéisme , aucun relent réactionnaire dans le discours de Daniel Arnaud : par exemple, s’il attaque véhémentement la pédagogie de « l’élève au centre », la loi Jospin de 1989, le développement des communautarismes à l’Ecole et le règne de l’opinion, Daniel Arnaud, parce qu’il est Républicain, entend maintenir le « Collège unique » :  même s’il a échoué dans l’état actuel des choses, il est hors de question d’en revenir à l’Ecole de l’Ancien Régime qui marginaliserait définitivement les enfants des classes populaires, relégués au rang d’élèves de seconde zone.

En fait, ce que propose ici Daniel Arnaud, c’est ni plus ni moins qu’une réforme de la Fonction Publique : d’abord à l’Ecole,  où il faut rompre avec le pédagogisme en restaurant l’autorité des professeurs et la transmission des savoirs, mais aussi, plus globalement,  réduire le poids de la hiérarchie en renforçant les contrepouvoirs au sein même des Services Publics. On doit, martèle-t-il,  y rétablir le droit, et assouplir le devoir de réserve, impératif d’un autre âge et qui ne peut se maintenir tel quel : notre Ecole ne doit plus être la « Grande Muette ».

 

En attendant cet heureux jour couleur d’orange et de palmes au front, le présent ouvrage nous offre, dans sa dernière partie, toutes sortes de suggestions et de stratégies, individuelles et/ou collectives, pour contraindre ce qu’il n’hésite pas à nommer une « administration voyou ». Outre des conseils bien pratiques, comme une lettre-type de soutien syndical, Daniel Arnaud appelle lesdits syndicats, avec qui il s’est pourtant montré extrêmement (et parfois trop) sévère à maintes reprises,  à sortir des logiques de compromis, les incitant à retrouver « une véritable tradition de lutte », -- ce qui signifie d’abord abandonner les réflexes de minimisation qui ont fait tant de mal. Il faut recréer des solidarités, conclut-il, sans jamais oublier que dans la Fonction Publique, parce que le fonctionnaire titulaire bénéficie de la sécurité de l’emploi, c’est le harcèlement moral qui permet à l’Etat-employeur de contourner le droit et les statuts.

 

Voilà pourquoi ce livre représente une contribution importante à la réflexion, non seulement sur les conditions de travail des professeurs, leurs risques professionnels, le fonctionnement des services, le respect de l’administration pour ses agents et la légitimité de la hiérarchie, mais encore, plus largement, sur la place du droit des personnels à l’intérieur du système éducatif français. Car c’est aussi pour ces raisons qu’il faut prendre au sérieux les maltraitances : si l’Education Nationale se comporte comme un Etat dans l’Etat, c’est un Etat incompatible avec la République même, puisque ses règles de fonctionnement interne rompent avec le contrat social. Dans ce sens, la « refondation de l’Ecole », qui, sous peine d’échouer avant même d’avoir été mise en place,  ne  doit pas se faire contre les enseignants, ne devrait pas se payer le luxe de contourner ce problème-là. C’est une question de courage politique, certes, mais aussi, sans doute, une autre histoire…

 

(1)Selon une étude de l’Inserm réalisée en 2002.

(2)Maurice T. Maschino, L’Ecole de la lâcheté.

 

Le Harcèlement moral dans l'enseignementsévices publics, de Daniel Arnaud, éd. l’Harmattan, 17€.

Et le blog de D. Arnaud, http://generation69.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/05/01/1er-mai-fete-du-travail.html

 

 

 

 

 

 

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 06:58

 

 

 

 

 

 

Situation économique désastreuse, chômage qui explose, affaire Cahuzac, tergiversations diverses, mariage gay contesté, patrimoine des ministres, président décrédibilisé, extrême-droite dans la rue … les Olympiens qui sont censés nous gouverner, victimes de leur hybris et/ou de leur naïveté, sont présentement au tapis.


Loin de moi l’idée de me réjouir de ce que Marianne appelle à juste titre un « désastre républicain », même s’il n’était pas difficile, hélas, de prévoir ce qui se passerait à partir du moment où  (à quelques exceptions près)  un groupe d’amateurs incompétents se retrouvait propulsé, le choix des électeurs aidant, à la tête de l’Etat. On pourrait gloser longtemps sur l’impréparation d’un parti qui avait tout de même, en dix ans d’opposition, tout le temps de réfléchir à une stratégie globale et cohérente : à se demander s’ils avaient vraiment envie de les gagner, ces sacrées élections, ou s’ils n’espéraient pas, secrètement, les perdre une fois de plus, ne serait-ce qu’en y présentant le candidat le moins charismatique possible !


Cela dit, ne leur reprochons pas trop vite de n’avoir rien préparé du tout. Car dans le cas de ceux qui ont anticipé, c’est encore PIRE. Voyez Vincent Peillon, Bruno Julliard et leur chouette équipe d’experts en expertise venus de l’UNSA-FEN, de la FCPE, du SGEN-CFDT et autres officines crypto-socialettes : ils avaient bien, quant à eux, concocté pour l’éducation un programme ficelé pour ne pas dire verrouillé, et, au terme d’une concertation qui, comme toutes les précédentes, a débouché sur le résultat que l’on attendait, ont allègrement (oui, j’ai fait exprès) entrepris de le faire appliquer.

Peu importe que les instituteurs soient vent debout contre la réforme des rythmes au primaire (même la base de l’UNSA (1)!), que la résurrection des IUFM sous la forme des ESPE inquiète une bonne part des universitaires (2), que le système des pré-recrutements mis en place par les «emplois d’avenir » ne débouche que sur du pas grand-chose pour les intéressés… Contre vents et marées, aveugle et sourd au mécontentement croissant des enseignants, le ministère avance, avec d’autant plus de détermination et de crispation qu’il lui semblerait se déconsidérer s’il donnait l’air de revenir en arrière. Il est même sans doute à prévoir que le ton se durcira, tant le gouvernement aura à cœur de dorloter le dernier carré de ses irréductibles électeurs, géniteurs professionnels d’apprenants, thuriféraires de l’élève au centre et prophètes autoproclamés de la vieille pédagogie moderne.

 

Projetons-nous donc dans quelques années, lorsque ces admirables réformes en fleur auront porté tous leurs fruits :  adoncques, après avoir effectué une scolarité néo-rythmée, bercée d’épanouissantes activités extra-scolaires, sans devoirs à la maison ni redoublement (reconnaissons à ce sujet que V. Peillon n’y est pour rien, et rendons au PS ce qui est à Hazan, puisque c’est grâce à un amendement déposé par des députés socialo-FCPE qu’une mesure aussi aberrante a été adoptée quasiment sans vrai débat), l’élève Kévin Dugenou (3), sorti du lycée Chatel-Descoings son bac obtenu sans coup férir, entre d’un pas gaillard (enfin, gaillard, gaillard, c’est vite dit… il entre, quoi)  à la fac.  La prépa, ce n’est pas pour lui, même si, de réforme en réforme et sous prétexte de rattachement à l’université, elle a perdu progressivement de son excellence (4).  Après trois ans, comme disait Verlaine, sa licence obtenue sans grand souci grâce à la compensation,  il peut (si tant est qu’il ait envie d’opter pour le seul métier où, tout en étant traité de gros fainéantas, on gagne toujours moins en travaillant de plus en plus) envisager de se présenter, son master-enseignement en poche, aux concours de recrutement de l’Education Nationale – à moins qu’il n’ait été pré-recruté comme « emploi d’avenir », ce qui lui aura permis de toucher du doigt les bonheurs suprêmes de la profession, surtout si on l’a envoyé en collège… en quel cas il ne choisira d’enseigner que s’il ne peut faire autre chose, sauf masochisme impénitent cela va de soi.


Mais passons, et revenons-en au moment où, divine surprise, le candidat Dugenou Kévin, émerveillé,  réalise qu’au CAPES la part disciplinaire est réduite à un sixième de la note globale d’admission, ce qui lui permet, même avec une méchante gamelle dans sa spécialité, de « devenir professeur d’anglais, de philosophie, de mathématiques ou d’histoire, du moment qu’il sau(ra) réciter dans l’ordre la liste des " compétences " pédagogiques et administratives inculquées par l’ESPE », comme le remarque désolé Paul-Henri Giraud, dans une tribune au vitriol, dont je vous recommande très fort la lecture (5).  Au terme de cet idyllique parcours, l’ami Kévin, reçu au concours, armé de sa seule ignorance disciplinaire mais d’un catéchisme pédagogique et administratif absolument « béton », est fin prêt pour enseigner devant les classes ejusdem tabacchi où il reproduira à l’identique (et pendant quarante et quelques années, vu l’allongement de la durée de cotisation…) des dizaines de petits Dugenou tout aussi incultes que lui et vraisemblablement encore plus en vrac dans leurs têtes, -- à moins que leurs parents, dans un sursaut de lucidité, n’entreprennent de les faire travailler le soir et pendant les congés : quelque chose me dit que la coutume des « cahiers de vacances » n’est pas près de s’éteindre, tant s’en faut, et qu’Acacadomia ne manque pas d’avenir.


En somme, ce que J.-P. Brighelli appelait voici bientôt dix ans de façon polémique « la fabrique du crétin » est en train de se mettre en place, lentement mais sûrement. Pendant que tout le monde s’affole autour du mariage pour tous (question qui aurait dû être réglée depuis plusieurs lurettes si nos gouvernants avaient agi aussi rapidement qu’en 81 Badinter et Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort…), la  déroute scolaire entre dans sa phase définitive. L’histoire retiendra-t-elle que c’est sous un gouvernement qui se prétendait de gauche que la représentation nationale a majoritairement voté pour une loi qui organise de facto la casse finale de l’Ecole et l’enseignement de l’ignorance, dont pâtiront majoritairement les enfants issus des milieux les moins favorisés ? Cette réforme, conçue par des petits-bourgeois pour des petits-bourgeois, sacrifie de manière irresponsable les élèves des classes populaires, ceux qui n'ont que l'Ecole pour apprendre, laissés en friche et livrés aux seuls « savoirs » déversés par le web et l’opinion (pléonasme). « Voulez-vous vraiment des enfants idiots ? » demandait en 1983 (trente ans déjà…) Maurice T. Maschino. Manifestement, la réponse est oui : des imbéciles heureux – enfin, heureux, cela reste à voir…


Car on sait à quel point le désarroi et l’ignorance peuvent pousser des esprits faibles vers les idéologies rétrogrades et autoritaires, susceptibles de remettre des cadres dans leurs cerveaux en perdition : le nombre d’illuminés intégristes et fascistoïdes qui font tous les soirs le coup de poing contre le mariage gay laisse craindre que nous n’ayons pas fini de voir passer sous nos fenêtres des cortèges d’enfants perdus de la République, stupides, bornés, violents, ignares, destructurés --  et trahis par une Ecole qui désormais n’instruit plus.


(1)http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/actu/0202684418659-au-congres-du-se-unsa-la-bataille-des-rythmes-scolaires-prend-des-allures-de-cour-de-recreation-555280.php

(2) http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article6052

(3) Merci, Antoine D., de me l’avoir prêté !

(4)http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/01/19/les-prepas-s-irritent-du-projet-de-genevieve-fioraso-de-les-rattacher-a-l-universite_1819455_3224.html

(5)http://mediateur.blog.lemonde.fr/2013/03/27/education-enseigner-demande-une-formation/

 

 

 

 

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 15:31

 

 

 

 

 

 

C’est un lieu commun que de reconnaître que, ma bonne dame, les temps sont difficiles dans l’Education Nationale comme ailleurs, et que la confusion générale dans laquelle s’enlise le débat-Refondation ne concourt guère à éclairer les lanternes des enseignants, quel que soit le niveau où ils exercent.

Que faire ? Se battre, naturellement, manifester, réagir, réfléchir, revendiquer, proposer. Résister. On peut ainsi (et même on doit) plus que jamais puiser dans la littérature, non seulement les consolations que Boèce trouva jadis dans la philosophie, mais aussi du matériau pour « continuer le combat », comme nous disions naguère, afin de ne pas mourir incertains, imbéciles et désarmés – ce qui, quelque part, est la même chose.

La présidente a donc le plaisir de vous présenter deux excellents petits ouvrages, petits par le format mais grands par leur contenu, et parfaitement stimulants chacun dans son genre.

Il s’agit de L’Utilité de l’Inutile, manifeste, de Nuccio Ordine,  publié aux Belles-Lettres, et du Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles d’Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, aux éditions La ville brûle.

 

Nuccio Ordine enseigne la littérature italienne à l’Université de Calabre. Visiting professor dans diverses universités européennes et américaines (1), il a (entre autres) publié plusieurs ouvrages sur Giordano Bruno, et tout récemment les Portraits de Gabriel García Márquez (2). En une cent-cinquantaine de pages décisives, L’Utilité de l’Inutile démontre, textes à l’appui, que dans nos démocraties marchandes les savoirs réputés « inutiles », qu’ils soient littéraires ou scientifiques, se révèlent en réalité d’une extraordinaire utilité, non pas parce que le latin (ou le grec, ou la philosophie, ou les mathématiques pures) pourraient « servir » à bien écrire, argumenter clairement ou mieux vendre son âme à la World Company, mais parce que « l’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telles que la dignitas hominis », pour reprendre l’expression de Montaigne, auquel Nuccio Ordine fait maintes fois référence, ainsi qu’à bien d’autres penseurs (Platon, Aristote, Sénèque, Tchouang-Tseu, Kant, Heidegger, Gramsci) et écrivains (Ovide, Dante, Pétrarque, Boccace, Cervantès, Dickens, García Márquez, Ionesco, Calvino).


Dans ce roboratif opuscule, je recommande tout particulièrement la Partie 2, « L’université-entreprise et les étudiants clients », plus que jamais à lire et à méditer en ces temps incertains, et qui se clôt par ces quelques lignes que j’ai le bonheur de vous reproduire :

« Il faudra résister à la dissolution programmée de l’enseignement, de la recherche scientifique, des classiques et des biens culturels. Car saboter la culture et l’instruction, c’est saboter le futur de l’humanité. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de lire une phrase simple, mais pleine de sens, qui était inscrite sur un panneau signalétique dans une bibliothèque de manuscrits au milieu d’une oasis perdue du Sahara ; « La connaissance est une richesse qu’on peut donner sans s’appauvrir. » Seul le savoir peut perturber la logique dominante du profit en étant partagé sans appauvrir, et même, bien au contraire, en enrichissant à la fois celui qui le transmet et celui qui le reçoit.»

 

Tout aussi énergisant dans un genre totalement différent, le Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles de l’Education (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs (ouffffff !) , se présente comme une suite d’articles, de A comme Absenthéisme à Z comme Zut, en passant par Autrement (enseigner autrement, œuf corse…), B2i, Canabis (« Tu chanteras, avec style, la zone »), Capitaine de pédagos, groupe verbal (« Tout condamné au savoir doit avoir la tête tranchée »), Heurts de colle, Kafkaïser, Mutatis Mammouthandis,  Photocopieuse, et j’en passe. Les amateurs de jeux de mots feront leur bonheur de « O Desco referens », « Timeo reformos et socla ferentes », et autres « OBCDI textuel ». Bref, on rit souvent et beaucoup, -- mais jaune.

Les auteurs, Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, enseignent les lettres dans un collège de l’agglomération grenobloise et se définissent à la fois comme « Petits Profs » et « Professeurs Tournesol »  : « Quand  on choisit d’être Petit Prof, tant pis pour le Gros Profit (…) Ayant pour objectif la Thune Lune, le Professeur Tournesol (…) quand  on lui parle chiffres et ratio et qu’on l’invite à ranger la fusée destinée à décrocher la Lune, devient fonctionnerfs, et s’il choisit le pamphlet, c’est qu’il en a assez de morfler. »

Décrocher la Lune, n’est-ce pas là aussi, in fine, prôner « l’utilité de l’inutile » ? « Lire, écrire, compter, c’est bien fade et tellement loin des enjeux du XXIème siècle. Petit prof s’est encrassé. Il apprend la poussière. Des intellectuels assis vont moins loin qu’une start-up qui marche. »

C’est dire que si le registre n’a rien à voir avec celui de la prose de Nuccio Ordine, le propos, en revanche, est animé par la même indignation vigoureuse que doit donner à l'âme vertueuse un certain état de renoncement dont notre Ecole, en l’occurrence le collège, pâtit tant et plus.  


Comment le métier d’enseignant, qui fut longtemps le plus beau du monde, a-t-il pu se dégrader au point que seule l’écriture de ce libelle aussi drôle qu’amer peut permettre à ses auteurs de rester solides et debout quand bien même ils « en  (ont) assez de morfler » ? Quelques lignes là encore, extraites, à la lettre M, d’une chanson à « Monsieur le Ministre », sur l’air du Déserteur de Boris Vian et Harold Berg – des vers de mirliton, certes, mais qui font méchamment sens :

« Monsieur le Ministre de l’Education,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être…

Je viens de recevoir mes papiers fonctionnerfs

Pour partir au scolaire.

C’est pas pour vous  fâcher,

Il faut que je vous  dise,

Ma décision est prise :

Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis nommé,

J’ai vu pleurer mes pairs,

Je les ai vus amers (…)

Je ne veux pas me retrouver

Sur les routes de France, de Bretagne en Provence (…)

Je laisse volontiers ma place dans ce bazarde-élèves

Où l’atroce a remplacé la trousse

Et où on veut la peau de la paix scolaire.

Si vous  me poursuivez, prévenez vos hommes

Que j’aurai bien de l’encre et que je sais l’utiliser. »

 

Bref, amis lecteurs, je vous recommande chaudement ces deux ouvrages  à lire en parallèle, pour y trouver de l’énergie, des arguments, des occasions de rire et de vous  révolter encore et toujours, de la confiance et de l’espoir, le désir d’écrire et l’envie de marcher, toutes choses dont nous aurons bien besoin, à n’en pas douter, dans les mois qui vont suivre.

 

L’Utilité de l’Inutile, manifeste,  Nuccio Ordine, éditions des Belles-Lettres, 5,90 €,

Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles de l’Education (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs, Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, éditions La Ville brûle, 10 €, www.lavillebrule.com

 

 

(1) L’ENS, l’EHESS et la Sorbonne à Paris, le Warburg Institute à Londres, le Max-Planck Institut à Berlin, Yale, NYU…

(2) 2012, aux Belles-Lettres.

 

 

 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 11:25

 

 

 

 

 

 

En ce samedi frisquet mais ensoleillé, au lieu de se faire plaisir en allant voir Le Grand retournement, la présidente de RE, portée par une abnégation sans faille, a entrepris (avec l’objectivité qui la caractérise) un petit bilan d’étape de la Refondation Peillon, question de voir où l’on en est du grrrrand projet présidentiel.

 

Sans doute se souvient-on qu’au début des Fleurs Bleues de Queneau, le duc d’Auge monte au sommet de son donjon pour y considérer un tantinet soit peu la situation historique. « Elle était plutôt floue. Des restes du passé traînaient encore çà et là, en vrac», note malignement le narrateur.

 

Pour ce qui est des restes du passé, c’est effectivement le cas : non seulement ils traînent, mais ils sont pris d’un regain de vigueur, comme un chiendent indéracinable. Quant à la situation, elle est malheureusement d’une clarté limpide quoique décourageante : tout ce que l’on pouvait redouter de la part d’un ministère socialiste conseillé par des idéologues qui n’ont rien appris ni rien oublié, est en passe de se réaliser au-delà de nos prévisions les plus pessimistes. Nous assistons à un désolant « remake » (désolée pour le franglais) des années Jospin-Allègre, -- et sur le fond, et, depuis peu, dans la forme.

 

Commençons par le commencement et par les contenus, c'est-à-dire  le projet de loi (1) :

 

Si les constats de base sont pertinents et les intentions souvent bonnes -- par exemple, « une élévation générale du niveau (…) en sorte que tous les élèves maîtrisent les compétences de base en français (lecture, écriture, compréhension et vocabulaire) et les compétences en mathématiques (nombre, calcul et géométrie) en fin de CE1 », « rebâtir une école à la fois juste pour tous et exigeante pour chacun » (qui pourrait décemment tonner contre ?) , « donner la priorité à l’école primaire qui est le moment de la scolarité où se construisent  les apprentissages et apparaissent les échecs scolaires », « scolarisation des moins de trois ans » -- le moins que l’on puisse dire, c’est que les solutions apportées ne sont pas à la hauteur des enjeux : soit on fait du neuf avec de l’éculé, en réactivant sans frémir les recettes de la vieille pédagogie moderne (qui ont fait la preuve de leur inefficacité depuis des décennies), soit on innove, comme par exemple avec le numérique, sans vraiment prendre la mesure de l’engrenage dans lequel on met le doigt et qui nous mangera le bras.

 

C’est ainsi que l’on relève en vrac, comme les restes du passé traînant encore sous les remparts du duc d’Auge, des « gimmicks » tels que pérennisation du socle commun, mise en place d’un « Conseil  national d’évaluation du système éducatif » dont la composition fait fi des acteurs de terrain au profit des experts en expertise, et d’un « Conseil supérieur des programmes » du même métal, naissance des ESPE -- c'est-à-dire  renaissance des IUFM  (2) -- , formation continue tout au long de la carrière  (ou comment, à partir de vrais besoins, formater les pratiques pédagogiques) , etc. …  

Nihil novi sub sole. Rien que du prévisible, du déjà fait, du déjà vu et du déjà échoué, mais dont on devait penser en haut lieu qu’il mettrait du baume au cœur des masses enseignantes qui, après les sinistres années Sarkozy de l’inculture et du mépris, ont massivement voté  pour F. Hollande. Sans doute est-ce la raison qui fit que le ministère a entrepris de réformer les rythmes en primaire, dans l’intérêt des enfants ça va de soi, mais en oubliant juste de prendre en compte l’avis des « vrais » personnels – je veux dire des instituteurs qui ne sont ni au PS, ni au SGEN-CFDT, ni à l’UNSA-FEN.

 

Car ces mesures mécontentent d’ores et déjà nos collègues du primaire, les méchants vilains ingrats pas beaux, qui ont vite oublié les précieux 60.000 postes (4) restitués…

Soyons sérieux : on ne va tout de même pas remercier les socialistes et leur donner une médaille lorsque par miracle, pour une fois, ils tiennent une de leurs promesses, et ces postes ne doivent pas être les arbres qui cachent la forêt des refus. Si les instituteurs parisiens se sont mis en grève aussi massivement le 22 janvier dernier (5), ce n’est pas pour le malin plaisir de faire de la peine au gentil Bertrand Delanoë ou au non moins sympathique Bruno Julliard, lequel a du reste immédiatement levé le masque et perdu son sourire (6), illico relayé par le chien de garde de service au Monde (7), puis par France-Inter, naturellement, et jusqu’à Marianne, habituellement plus avisée sur ces questions (8). Même le brave Marcel Rufo (un fan du RCT, pourtant, ce qui montre qu’il n’est pas absolument mauvais…) y est allé de son grain de sel (9) : quelle unanimité contre ces égoïstes, corporatistes, incohérents, mal embouchés, gros fainéantas  et j’en passe !

 

Malsaine ambiance donc, qui nous ramène à un temps que l'on espérait révolu, lorsque l’abominable Allègre dégoisait tant et plus sur les enseignants. Vincent Peillon est mieux élevé : il n’a ni l’insulte à la bouche ni la bave aux lèvres. Agrégé de philo, il sait se tenir, lui. Poli, souriant, bien coiffé, bien vêtu, il se contente de  laisser aboyer ses sous-fifres et ses relais serviles dans les médias ou dans l’Ecole même (10). Naturellement, en privé, il peut, tel Apollinaire ou Claude François, pleurer qu’il est le mal-aimé et affirmer, quitte à démentir ensuite, qu’il n’a « quand même pas mis 60 000 postes sur la table pour être emmerdé après » (11). Mais la stratégie est la même que sous Allègre : jouer le peuple français contre les enseignants.

Il n’empêche que le mal est fait et le divorce en voie derechef d’être consommé. Une deuxième fois et pour les mêmes raisons, les socialistes sont en train de perdre le vote enseignant, que seul l'inepte acharnement de Sarkozy avait pu leur faire regagner en reléguant aux oubliettes de l’histoire les allègres outrances et les royales errances des années 98.

 

Mais c’est plus fort qu’eux, c’est dans leur nature, comme dit le scorpion à la petite grenouille (12) : chaussés de leurs œillères idéologiques, les conseillers du ministre, persuadés que la sensibilité majoritaire chez les enseignants se trouve à l’UNSA et/ou au SGEN-CFDT, ne veulent ni ne peuvent entendre la voix des personnels, même lorsque ceux-ci réagissent par une grève écrasante. Peu importe que les instituteurs s’opposent massivement à cette réforme, ils ont tort, par définition, puisqu’ils sont contre le ministre de gauche. Et puis, qu’ils se méfient : le méchant loup de droite, avec ses grandes dents,  nous guette au coin du bois (13),  explique Luc Cédelle, -- à qui il faut néanmoins reconnaître qu’il est nettement plus malin que les plumitifs évoqués ci-dessus ! Est-ce pour autant que l’on doit tout subir en courbant l’échine ?

 

Ce chantage a quelque chose d’insupportable : soit vous  acceptez de passer sous les fourches caudines d’une Refondation mal ficelée (parce qu’à l’avance préparée, avant la « grande concertation », dans les cartons du PS), soit vous ressuscitez le Sarko, ses pompes et ses œuvres.

Alternative mal posée !

Si l’on avait pris en compte le point de vue des « vrais » personnels, au lieu de plaquer sur le réel, de façon pédago-technocratique,  des schémas théoriques plus ou moins pertinents, on n’en serait sans doute pas là. Ecoutons la parole d’instituteurs de terrain, comme Catherine Bonnet-Huby, membre du CA du GRIP, qui nous explique avec des mots très justes et une argumentation modérée, pourquoi la réforme des quatre jours et demi est contreproductive et ne peut pas marcher,  http://www.r-lecole.fr/primaire/bonnet-huby-grip-01-13.html, ou comme Véronique Decker , directrice d’école à Bobigny, sur son blog hébergé – mais si – par les Cahiers pédagogiques :

http://www.cahiers-pedagogiques.com/blog/servicemaximum/2013/01/23/que-le-diable-emporte-cette-reforme/ .   

 

Certes, le décret est paru (14) et la réforme s’appliquera sans doute, le ministre étant décidé à ne pas céder, tant il est plus facile de capituler devant les « geonpis », la phynance, Mittal et le MEDEF que d’entendre de « simples » instituteurs contre lesquels on passera en force en les accusant de tous les maux, histoire de se donner à peu de frais la posture de quelqu’un de ferme...

Il n’est pas sûr que l’instruction publique (ce mot qui est, du reste, le grand absent du débat) y gagne : mais c’est une autre histoire…

 

 

(1) http://static.lexpress.fr/pub/pdf/projet_de_loi_prerose.pdf

(2) Voir p. 30 du document, pour ce qui est de la professionnalisation

(3) Voir p. 33

(4) "54 000 emplois seront créés au ministère de l’éducation nationale, 5 000 au ministère de l’enseignement supérieur et 1 000 au ministère de l’agriculture. Pour le ministère de l’éducation nationale, un premier investissement est nécessaire pour  mener à bien la refondation de l’Ecole, au travers de la formation initiale des enseignants. 26 000 postes seront donc consacrés au rétablissement d’une véritable formation initiale pour nos enseignants. Cela correspond dans un premier temps au remplacement de tous les départs en retraites d’enseignants prévus chaque année, ainsi qu’aux postes de stagiaires nécessaires pour créer des emplois enseignants dans un second temps. A ces emplois s’ajoute la création de 1 000 postes d’enseignants chargés d’assurer la formation initiale et continue des enseignants dans les ESPE en complément des moyens qui seront dégagés dans les universités. Par ailleurs, 21 000 postes d’enseignants titulaires seront créés pendant le quinquennat, en plus des postes nécessaires à la réforme de la formation initiale." (document page 27, voir également le tableau à double entrée p. 29)

(5)http://www.leparisien.fr/societe/rythmes-scolaires-greve-massive-a-paris-pour-denoncer-la-reforme-22-01-2013-2502401.php

(6)http://www.lexpress.fr/education/bruno-julliard-j-ai-ete-frappe-par-le-conservatisme-des-syndicats-enseignants_1210327.html

(7) http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/22/l-ecole-ou-le-triomphe-du-corporatisme_1820599_3232.html

(8) http://www.marianne.net/Peillon-et-les-profs-grevistes-qui-est-le-plus-a-gauche_a226010.html

(9) http://www.laprovence.com/article/actualites/marcel-rufo-je-suis-sidere-par-la-reaction-des-enseignants

(10) http://lioneljeanjeau.canalblog.com/archives/2013/01/26/26252280.html

(11) http://lelab.europe1.fr/t/ambiance-tendue-entre-les-enseignants-et-vincent-peillon-7109

(12)http://laurentcombaud.typepad.fr/blog_de_laurent_combaud/2008/07/la-fable-de-la-grenouille-et-du-scorpion.html

http://education.blog.lemonde.fr/2013/01/22/primaire-la-greve-troublante/

(13)Ou enfin ce point de vue pour le moins décapant de Jean-François Chalot et Isabelle Voltaire,  sur agoravox :  http://www.cdafal77.fr/texterythm.html

(14) http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000026979035&dateTexte=&categorieLien=id

 

 

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 12:18

 

 

 

 

 

 

 

Dernier volet du rapport « Refondation », tout ce qui concerne le numérique, et que la Présidente aurait peut-être dû commenter bien plus tôt…

 

Mais j’ai une excuse, indépendamment des piles de khopies sous lesquelles je croulais régulièrement : j’attendais les déclarations du ministre, afin de voir quelles propositions précises allaient être faites à partir des préconisations de la Grrrande Concertation, et je dois dire que je n’ai pas été déçue.

 

Une remarque préalable : il ne s’agit pas pour nous (à Reconstruire l’Ecole ou ailleurs) de nous autogratuler à jet continu, crispés sur des positions d’arrière-garde,  tout en concélébrant en chœur notre refus massif de nouvelles technologies dont nous savons bien qu'elles sont de facto incontournables : si nous avions été les contemporains de l'imprimerie, nous n’aurions certainement pas  défendu mordicus l'ancien monde, et, sous prétexte que nous émettons quelques objections ou réticences, il serait aussi stupide de nous traiter de passéistes qu’il peut l’être de reprocher aux écologistes (quoi qu’on en pense par ailleurs…) de vouloir en revenir au cheval de trait ou à la bougie.

Cela dit, quand j’ai fait mes premiers pas dans le numérique à la fin des années 90, notre formateur, un professeur de lettres classiques extrêmement vigilant, insistait avec sagesse sur le fait que ce n’était qu’un outil à utiliser avec modération, et qu’il fallait se garder comme de la peste de la « folie internet » consistant à fétichiser la technologie et à en faire un but en soi.

Je crains que cette belle époque de sagesse soit désormais révolue.

 

Le fait même que le ministre ne parle pas de « plan numérique » mais de « stratégie globale » est déjà un signe pour le moins inquiétant. Je veux bien croire que le numérique représente une transformation « aussi importante que le fut, au quinzième siècle, l'invention de l'imprimerie », et même, en me forçant un peu, qu’il soit absolument et impérativement nécessaire d’équiper tous les établissements. Mais ce qui me pose problème, justement, c’est que Vincent Peillon défende une « vision d'ensemble » qui va bien au-delà de la traditionnelle problématique « équipement-raccordement ».

 

Il s’agit en effet d’une véritable révolution culturelle (terme que l’on devrait pourtant utiliser avec précaution, si on se souvient un tant soit peu des ravages qu’elle fit sous Mao-Dze-Dong),  qui repose sur un postulat de base absolument invérifiable : l’usage du numérique améliorerait l’efficacité des enseignements, afin d'aider l'Ecole dans l'accomplissement de ses missions fondamentales, en « donnant à chacun le goût d'apprendre ».

Tout se passe donc comme si la technologie rendait l’apprentissage plus attractif, comme le célèbre morceau de sucre de Mary Poppins, qui aide la médecine à couler…  Loin de moi l’idée de dénier tout intérêt au ludique, qui peut permettre, effectivement, de faciliter l’accès à des notions difficiles, et de donner du plaisir aux apprentissages. Nous avons tous peu ou prou, à un moment ou à un autre de nos carrières enseignantes, usé de ces stratégies de jeu, qu’il s’agisse (pour en rester à ma matière, c'est-à-dire les lettres) de théâtre, de pastiches, de réécritures, de journal lycéen, et j’en passe. Même si Alain considère, dans les Propos sur l’Education, que l’ennui fait partie des conditions sine qua non de l’apprentissage réussi, on n’est pas obligé d’empoisonner l’existence des élèves à coup d’exercices systématiquement austères. C’est justement le bon dosage entre ludique et austérité qui produit, me semble-t-il, les apprentissages réussis.

 

Le problème, c’est que le numérique devient, de fait, la panacée qui va, magiquement, régler l’échec scolaire. « Plus d’excuses pour les cancres avec le numérique », se réjouit le Web Pédagogique (1), car désormais « pour échouer, il faudra le vouloir ». L’histoire ne dit pas ce que deviendront, seuls devant l’étrange lucarne de leur ordi, les enfants qui ne maîtrisent ni la lecture ni la compréhension écrite, mais j’imagine que ce cas de figure n’a pas été prévu par les géniaux concepteurs du bidule. Nous sommes plus que jamais dans une « folle solitude » (2), où les élèves seront peut-être, grâce au numérique, reliés au « cerveau planétaire », -- mais ils le seront seuls, et ce sont toujours les mêmes, on peut le craindre, qui n’en ramasseront que les miettes, ce qui fait que le niveau général, ipso facto, ne progressera pas (3).

 

Point du tout, me rétorquera-t-on. Pas de solitude, mais du lien, du lien et encore du lien… La rue de Grenelle insiste, en effet, sur la relation renforcée entre l’Ecole, les familles et les collectivités, grâce à l'usage des espaces numériques de travail (ENT), l'utilisation du cahier de texte numérique, la mise en place des espaces d'échange enseignants-parents, etc. ... D'ici 2017, nous explique-t-on, chaque établissement devra disposer d'un site internet donnant aux parents des informations sur le quotidien de la vie scolaire : absence des enseignants, cantine, liste des fournitures, et j’en passe.

Ne revenons pas sur le cahier de texte numérique, dont l’entrée en vigueur a suscité  la légitime irritation de bon nombre de professeurs, et qui relève peut-être davantage de l’entrave (pour ne pas dire du flicage) que du lien. Pour le reste, c’est une simple question de bon sens, qui ne mérite peut-être pas les grands sons de trompe avec lesquels on l’accueille : que les familles soient informées par internet ou support papier, qu’importe, à partir du moment où elles le sont – encore faut-il qu’ensuite les parents fassent leur boulot de parents, ce qui est certes une autre paire de manches.  Et que dire des espaces de travail numérique profs-élèves, qui permettront aux enseignants d’être dérangés à toute heure du jour et de la nuit par des apprenants en difficulté ou des parents mécontents ?

Mais je suis pessimiste, défaitiste, grognonnette, obscurantiste et parano, d’accord, admettons.

 

Que nous soyons parents, enseignants, élèves, nous aurions donc tout à gagner de cette numérisation à grande  échelle de notre système éducatif.

Voyre mais, dist Panurge, avant d’épouser le numérique, qu’il me soit permis de voir un peu plus loin que la séduction qu’il exerce sur l’opinion.

 

En effet, si l’on en croit le ministre, la prise en compte du numérique sera « renforcée »  dans les programmes, ce qui signifie en clair que la technologie, loin de se borner à être un outil, va influer sur les contenus. De même, les examens, « dans leurs contenus et modalités » pourraient évoluer « sur la base des enseignements qui seront tirés des expérimentations en cours », ce qui laisse la porte ouverte à n’importe quel n’importe quoi, y compris l’institutionnalisation de ce que de petits esprits appellent mesquinement la triche – et, là encore, ce seront les plus « habiles », comprendre ceux qui sauront déjà ce qu’il faut chercher, qui tireront avec le plus de maestria leur épingle du jeu.

 

Certes, nos enfants et petits-enfants étant devenus de « Petites Poucettes », pour reprendre l’expression de Michel Serres, très papa-gâteau sur ce coup-là, ces mutants seraient mieux armés que nous pour faire leur miel de ce déferlement d’informations que met à leur disposition le web. Je ne suis pas sûre que ces jeunes gens et jeunes filles, nés avec une zapette à la main, soient pour autant plus aptes à s’orienter dans le vaste univers internautique, où l’on ne trouve, rappelons-le, que ce que l’on veut et que l’on sait chercher.

 

Enfin, et c’est sans doute le plus inquiétant, cette stratégie numérique tous azimuts va influer, évidemment, sur la manière de faire la classe, et pas seulement dans le cadre de ladite classe, appelée de fait à disparaître via tous ces dispositifs de services en ligne et en réseau, comme le démontre avec un enthousiasme absolument confondant une certaine Maryline Baumard, qui écrit dans Le Monde (5), ce qui est évidemment une totale et absolue garantie de sérieux dans l’expertise, comme disent les khuistres. 

 

Cependant, « le numérique qui a passé les portes de l'école n'a pas modifié en profondeur les pratiques ni eu d'impact sur la réussite des élèves », affirme Rémy Thibert,  chargé d'études au service « veille et analyses » de l'Institut français de l'éducation, et auteur en novembre dernier d’un dossier fort intéressant,  Pédagogie + Numérique = Apprentissages 2.0 (6).  On pourrait en conclure qu’il faut donc s’abstenir de suréquiper les établissements, puisque les NTICE n’impactent qu’à la marge la réussite éducative. Que nenni ! « Pour que les espoirs dont (le numérique) est porteur se concrétisent, il faut que les enseignants (…)  remettent en jeu leur façon de faire la classe. ». Et de conclure, au cas où vous n’auriez pas compris, angéliques que vous  êtes : «  C'est l'ensemble de notre système, encore très disciplinaire, très cloisonné, qui doit être remis en cause. »

 

La stratégie numétique, ce n'est donc pas QUE du gadget : c'est, par destination, une arme de destruction massive de l'instruction publique. 

 

Car enfin, au moins c’est dit et clairement, sans enrobage : nous savons à présent à quoi nous en tenir. Fondamentalement, le but de la manœuvre, ce n’est pas, grâce à l’outil numérique, de faciliter les apprentissages ou l’accompagnement pédagogique des élèves en difficulté, mais, par une généralisation du dispositif, de remettre en cause les savoirs disciplinaires, au nom, naturellement, du sacrosaint décloisonnement, -- comme si les élèves, qui mélangent à peu près tout, n’avaient pas déjà assez de bord confusion dans leurs têtes…

J’observe par ailleurs que (7) les employés des socié­tés high-tech de la Silicon Valley, bien conscients de ce que « les ordi­na­teurs inhibent la créa­ti­vité, le mou­ve­ment, les inter­ac­tions sociales et la capa­cité d'attention » des enfants, dépensent de véritables for­tunes pour envoyer leur progéniture dans une école « Waldorf » totalement dépour­vue d'ordinateurs.

 

Comme le note l’excellent Loys B., dont je ne saurais trop recommander le blog  La Vie moderne.net  (8) à propos du copier-coller, le numérique, tel qu’il sera utilisé dans la pratique (et tel qu’il l’est déjà, du reste), « permet à l’élève qui ne sait ni lire ni écrire de donner l’illusion de l'un et de se dispenser de l'autre ». J’irais même plus loin : il permet à l’élève qui ne sait rien de se donner l’illusion qu’il sait quelque chose, jusqu’au moment où son ignorance le rattrapera. Ce jour-là, il pourra toujours se remettre à apprendre, modestement, avec un livre et un crayon. Mais c’est une autre histoire…

 

 

 

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(1)  http://lewebpedagogique.com/blog/plus-dexcuses-pour-les-cancres-avec-le-numerique/

(2)  http://www.m-pep.org/spip.php?article204

(3)  http://www.internetactu.net/2011/09/21/dans-la-salle-de-classe-du-futur-les-resultats-ne-progressent-pas/ 

(4)http://www.lemonde.fr/ecole-primaire-et-secondaire/article/2012/12/13/vincent-peillon-lance-sa-strategie-numerique_1806198_1473688.html

(5) http://www.lemonde.fr/ecole-primaire-et-secondaire/article/2012/11/14/la-classe-est-finie_1790111_1473688.html

(6)  http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/79-novembre-2012.pdf

(7) http://www.vousnousils.fr/2012/02/28/pas-dordi-a-lecole-pour-les-enfants-des-cadres-de-google-ou-debay-522349

(8)  http://laviemoderne.net/lames-de-fond/034-eloge-du-copier-coller-a-l-ecole.html

 

 

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