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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 10:25
L'invitation ci-dessous a été envoyée à diverses personnalités dites "républicaines" et "pédagogistes" (pour aller vite) et à la presse spécialisée, afin de tenter, vu la gravité de l'heure, de débattre sans plus renoncer à nos convictions que nous ne demandons à nos contradicteurs d'abdiquer les leurs. 
Le débat sera suivi de l'AG annuelle de l'association -- ce qui me permet, l'air de rien,  de vous rappeler que pour voter il vous faudra être à jour de vos cotisations.  
Pensez également à  nous faire parvenir une procuration à temps, si vous ne pouvez vous déplacer ! 

 

Françoise  Guichard, présidente de « Reconstruire l’Ecole »
Guy Morel, secrétaire du GRIP 

 

En dépit de ses déclarations d'intention, le projet Peillon de refondation de l'Ecole paraît décevant. Il réaffirme, certes, la nécessité d'un enseignement de qualité, mais ne se donne pas la possibilité de le mettre en œuvre dans la réalité.

Entre autres exemples, la réforme du concours de recrutement des professeurs des écoles (CRPE), qui enterre de facto la polyvalence des maîtres du primaire (voir http://universites.ouvaton.org/polyvalence_professeurs_des_ecoles/), est particulièrement inquiétante.

 

Certes, nous n'avons pas tous toujours été d'accord (doux euphémisme), nous nous sommes parfois violemment opposés. Mais aujourd'hui, n’y a-t-il pas, comme on dit,  'le feu au lac'? 

"Quand les bles sont sous la grêle, fou qui fait le délicat"... 

L’urgence serait peut-être de commencer enfin à débattre vraiment de l’avenir de l’instruction publique en France.

C’est à quoi vous invitent Reconstruire l'Ecole et le GRIP-SLECC, le samedi 15 juin prochain au lycée Henri IV (salle Julien Gracq) à 14 h, en espérant que cette rencontre sera productive et susceptible d'ouvrir pour l'avenir des perspectives vraiment constructives pour notre système éducatif.

 

PROGRAMME :

 

Ø    14 h-14h20 : Intervention de F. Guichard, présidente de RE : Quelle formation pour les maîtres ?

 

Ø    14 h20-14h40 Intervention de G. Morel, secrétaire du GRIP : Les programmes du primaire, base de tout le système.

 

Suivies du débat que nous souhaitons productif et riche en perspectives.

 

 

 

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 08:28

 

 

"J'empêche en respirant certaines gens de vivre", (Aragon, Les Yeux d'Elsa)

 

 

 

Pour une fois, nous ne parlerons pas d’éducation, ou du moins pas directement, mais de santé publique, et très précisément de cet étrange petit narguilé numérique que l’on nomme e-cigarette. Afin que l’on comprenne bien d’où je parle, comme disent les khuistres, je tiens à préciser que la Présidente, non-fumeuse militante et un tantinet asthmatique, a poussé un véritable « ouf » de soulagement quand la bienheureuse loi Evin (qu’elle soit bénie entre toutes les lois !) a interdit la clope, la pipe, le cigare et autres joujous fumigènes dans les lieux publics.

Car ce qui me gêne, chers camarades, ce n’est pas le tabac, mais la fumée. Voilà pourquoi je proclame haut et fort que l’inventeur de la cigarette électronique, qui permet à mes ami-e-s de vapoter à mes côtés dans un agréable arome de caramel et sans m’intoxiquer, devrait être statufié de son vivant et quasiment couronné de lauriers comme bienfaiteur de l’humanité entre les nations.

 

Et soudain, patatras, coup de tonnerre dans un ciel sans nuage (de fumée) : le rapport sur la cigarette électronique, rédigé sous la direction du Pr Dautzenberg (pneumologue et président de l'Office français de prévention du tabagisme) et rendu public le mardi 28 mai, préconise d’interdire l’usage public de l’e-cigarette, pour une raison qui vaut au minimum son pesant de Boyards maïs : même sans nicotine, la cigarette électronique « pourrait constituer une incitation à fumer » (voir détails http://www.slate.fr/story/73125/cigarette-electronique-interdite-lieux-publics-touche-pas-mon-vapoteur )

 

Oh que voici une sage et judicieuse mesure, pleine d’astuce, de pertinence et d’à propos !

 

La Présidente, n’écoutant que son dévouement à la cause de la Santé Publique, propose donc de l’étendre à toutes sortes de comportements proprement scandaleux, hontables, abomineux, et dont elle se demande même comment ils ont pu être tolérés aussi longtemps :

 

Il faut interdire au plus vite la consommation publique des pizzas, bagels et crèmes glacées, parce qu’elle pourrait constituer une incitation à manger : tous ces produits gras et sucrés sont, on le sait, désastreux en termes d’obésité, de diabète et de cholestérol.

 

On doit aussi, naturellement, prohiber la prise d’apéro en terrasse, puisque, même sans alcool, elle pourrait constituer une incitation à boire – et quand on pense aux dégâts dont l’alcoolisme est responsable (fort judicieusement soulignés par les impertinents bloggueurs de Greta Garbure : http://gretagarbure.com/2013/05/24/ptit-billet-dhumeur-19/), il est clair qu’une réaction énergique s’impose.

 

Quant à la lecture des romans (dont on a vu depuis Madame Bovary qu’ils constituent un mauvais exemple pour les jeunes filles), elle constitue une telle incitation à chercher l’aventure, la liberté, l’amour fou, une vie plus grande ou un ciel plus bleu, qu’elle doit également, et de toute urgence, être réservée au cadre privé, -- ou à la rigueur aux bibliothèques, mais dans une salle spéciale interdite aux mineurs de seize ans.

 

En outre, le port de la minijupe (ou de débardeurs mettant en valeur de charmants roploplos ou des biceps musclés) doit être assorti d’une obligation à revêtir, par-dessus, une burqa noire, au sens où le spectacle de tous ces appas, même s’il n’y a pas provocation de la part de celui/celle que l’on regarde, pourrait constituer une incitation à la drague… et même pire.

 

Par conséquent, les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics doivent être sévèrement verbalisés, car l’exhibition de toute cette tendresse pourrait constituer une incitation à faire l’amour, avec tous les risques inhérents au SIDA et autres MST opiniâtres et récidivantes.

 

Pense-t-on vraiment que ces injonctions répressives peuvent jouer un véritable rôle éducatif ? Quand arrêtera-t-on de casser les pieds de gens qui ne gênent personne ? Toutes ces kh sottises me donneraient presque envie de me mettre à cloper, tiens.

 

Je propose donc d’interdire sans délai la profération écrite, télévisée, radiodiffusée et internautique de la bêtise bien pensante et sanitairement correcte, car elle pourrait constituer une incitation à devenir désagréable et à renvoyer tous les ayatollahs de la pensée unique hygiéniste à leur misérable picotin d’avoine, dont ils n’auraient jamais dû sortir.

 

N.B. : Pétition de soutien à la cigarette électronique, ici : www.aiduce.fr/petition/ 

 

 

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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 06:09

 

Harcelement-Ecole.j.jpg

 

Le Harcèlement moral dans l'enseignement, sévices publics, de Daniel Arnaud, éd. l’Harmattan.

 

Encore un professeur qui publie à propos de l’Ecole, vous entends-je déjà soupirer, encore des protestations déclinistes, des cris, des gémissements, encore de la plainte stérile, de la nostalgie et du ressassement…Cachez cette douleur que je ne saurais voir, et cessez donc de rabâcher sans cesse la vieille antienne du système qui dysfonctionne et de l’Instruction publique qui coule pavillon haut. Circulez donc, il n’y a rien à voir.

 

Oui, encore un professeur qui parle, témoigne, analyse et propose – sans doute parce que malgré le nombre croissant de ces enseignants qui s’avancent leur petit livre à la main, tel Rousseau devant le Souverain Juge, il y a des aspects de la question scolaire qui n’ont pas encore été traités à la mesure de leur gravité et pour tout dire de leur horreur, et le harcèlement moral est de ceux-là.

 

A force d’entendre parler, et pas toujours avec pertinence (je songe ici à M. Peter Gumbel, entre autres grands penseurs) de la souffrance des élèves, à force de lire, accablé, dans n’importe quel journal, le récit de faits divers navrants où des enfants prennent en bouc émissaire des camarades plus faibles qu’eux ou simplement différents, on a juste oublié la souffrance des enseignants, cette souffrance au travail, silencieuse machine à broyer qui conduit certains de nos collègues à mettre fin à leurs jours, si l’on en croit cet effrayant pourcentage de 34 pour 100.000(1) : c’est le taux de suicides chez les enseignants, soit  plus que dans la police, et plus que chez France Télécom. Mais on n’en parle pas, sauf lorsque, comme l’infortunée Lise Bonafous, le professeur a le mauvais goût de s’immoler en public.

 

Certes, voici quelques années, Maurice T. Maschino (2) avait déjà levé le tabou dans son pamphlet sur « L’Ecole de la lâcheté », mais, je dois le reconnaître, avant d’avoir lu cet ouvrage de Daniel Arnaud, je n’imaginais pas que la question du harcèlement moral dans l’Education Nationale ait pu atteindre de telles proportions sans que rien, ou presque, ait été fait pour y remédier efficacement.

 

Syndiquée depuis 1976, élue du personnel depuis des lustres, je me pensais relativement informée sur ces questions. Il m’est naturellement arrivé, dans ma carrière de professeur et de syndicaliste, de prendre la défense de collègues fragiles, victimes de rumeurs, pris en tenailles entre l’agressivité des élèves, l’irritation des familles et l’absence de soutien de la hiérarchie. Mais, je dois l’avouer à ma grande  honte, je n’aurais jamais envisagé que ce phénomène du harcèlement moral ait pu à ce point se généraliser jusqu’à en être devenu une sorte de maladie nosocomiale du système éducatif français. Selon moi, il s’agissait le plus souvent de difficultés individuelles, parfois liées à des problèmes de santé, et de situations particulières exacerbées par des conflits de personnes. Du relationnel, en somme : des enseignants trop sensibles victimes d’élèves odieux, de parents complaisants et de chefs d’établissement tyranniques.

 

L’immense mérite de Daniel Arnaud est de montrer que c’est en fait l’institution même qui produit le harcèlement moral : s’il n’exclut pas l’existence dans la hiérarchie de pervers narcissiques, de sadiques et de manipulateurs, ce livre montre surtout, et c’est là sa richesse, que, plus que « les gens » tels ou tels, c’est la structure qui est fondamentalement perverse, et qui génère de la perversité par son fonctionnement contradictoire même.

 

Dans cette configuration du harcèlement  moral à l’école, il n’y a donc pas des « bons » et des « méchants », car,  comme le disait Jean Renoir, « le plus terrible dans ce monde c'est que chacun a ses raisons ». Et c’est ainsi que  le système, parce qu’il fonctionne selon une sorte de « double contrainte », rend fous ceux qu’il veut plus ou moins perdre, selon  une logique infernale qui échappe largement aux victimes comme à leurs bourreaux.

 

Daniel Arnaud est un « Républicain », nourri de la pensée des Lumières et de la conviction selon laquelle le droit doit s’appliquer de manière égale sur tous les territoires de la République, y compris pour les enseignants victimes des abus de leur hiérarchie. Il est aussi « Républicain » au sens où il considère que le rôle fondamental de l’Ecole est de transmettre des savoirs, ce qui, selon lui, met en place une sorte de conflit éthique au sein même de l’institution : le professeur est pris dans un système où il doit en quelque sorte servir deux maîtres, le Pouvoir et le Savoir, soit d’une part un système hiérarchisé, post-napoléonien, où tout se règle à grands coups d’injonctions, d’autre part la transmission de connaissances susceptibles de développer l’esprit critique et la contestation de la hiérarchie. En clair, l’intérêt du Pouvoir est de ne plus transmettre de Savoirs susceptibles de le rendre illégitime, et de faire en sorte que les enseignants renoncent à ce qui devrait être la raison d’être même de leur métier : enseigner.

C’est sans doute ce que la novlangue ministérielle appelle « agir en fonctionnaire et de façon éthique et responsable », comprendre : obéir, et sans faire de vagues.

 

Daniel Arnaud dresse ainsi le tableau saisissant (je n’ose employer « ubuesque »  ou « kafkaïen », tant ces adjectifs ont été galvaudés) d’une structure totalitaire où tous, enseignants, chefs d’établissement, inspecteurs, sont également aliénés par un système qui les dépasse et dont aucun ne sort intact. Il ne s’agit donc pas de crier « tous pourris », mais plutôt « tous malades »… et ce n’est pas un hasard si les tranquillisants s’y croquent souvent comme des bonbons. En somme, le harcèlement vient le plus souvent de personnes qui ne sont pas fondamentalement perverses, mais dont le comportement est lié à leur situation de travail, à leur besoin de faire illusion pour se maintenir à leur poste, à des luttes de pouvoir – y compris parfois pour des hochets et des avantages purement symboliques. Bref, « chacun a ses raisons », oui, mais ne périssent, au sens figuré mais parfois hélas au sens propre,  que les plus faibles, comprendre les plus naïfs, les plus sincères et les moins aptes à se défendre.

 

Les quelques cas dont Daniel Arnaud se fait ici l’écho frappent par leur exemplarité. Le schéma est toujours à peu près le même, celui de professeurs consciencieux, scrupuleux, attentifs à la réussite de leurs élèves, et auxquels on va reprocher de reproduire, par excès d’exigence, les inégalités sociales que l’Ecole est censée corriger. La culpabilisation de la victime n’est pourtant que la première étape d’un processus infernal qui conduit à en faire un authentique fauteur de troubles dont les agissements compromettent la bonne marche de l’institution. On entre donc dans une spirale de « bouc émissaire » quasiment au sens girardien ; rappelons entre parenthèses que pour René Girard, le bouc doit être sacrifié pour que le système retrouve son équilibre, et que l’un des critères de choix du « bon » bouc est précisément qu’il doit être innocent…  

Daniel Arnaud nous explique aussi comment, dans une institution où les fonctionnaires, jouissant de la sécurité de l’emploi, sont difficilement licenciables, le harcèlement moral est devenu de facto une technique de gestion des ressources humaines, permettant de pousser vers la sortie tout professeur jugé inapte, parce qu’inadapté à sa fonction. Les quelques extraits qu’il donne du « livret Marois » de 2002, Aide aux personnels en difficulté, où des comportements aussi subjectifs que « difficultés d’adaptation, isolement excessif, refus d’obéissance » sont présentés comme rédhibitoires, font froid dans le dos, tant le caractère flou de ces critères semble ouvrir la porte à l’arbitraire. Et voilà comment, au nom de « l’atteinte à l’image du service public », le récalcitrant est en quelque sorte psychiatrisé.

 

C’est pourquoi, à plusieurs reprises et même si cela peut a priori choquer, Daniel Arnaud fait référence à des systèmes totalitaires comme la Corée du Nord pour qualifier ce qu’il appelle « la basse police d’un état policier », avec ses procédures de flicage, de délation et de chasse aux sorcières, qui visent à discréditer ceux qu’il nomme, en filant la métaphore soviétique, des « dissidents ».

Comme l’URSS au temps de Staline, l’Education Nationale se présente comme un modèle idéal, et, comme l’URSS, ne peut justifier son existence qu’en produisant des simulacres : c’est ainsi que les violences deviennent des « incivilités », la ségrégation sociale « orientation », et la baisse du niveau « 80% au baccalauréat » : fonctionnant sur le mode du mensonge permanent, l’institution ne peut survivre qu’en disqualifiant les voix discordantes. Moyennes trop basses, refus de trafiquer la notation, de brader l’examen ? Vous voici aussitôt accusé de porter atteinte à une Ecole où, finalement, « tout ne va pas si mal ». Et c’est ainsi que la victime devient coupable, tandis que le bourreau, lui, se pose en victime et se persuade de son bon droit : convocations par les services académiques, humiliations, procédures opaques, pratiques contredisant le principe du contradictoire, culture du secret au nom d'un imaginaire mais sacro-saint « devoir de réserve »… Le livre énumère, à la stupéfaction du lecteur, toute une série de « dérives mafieuses » indignes de notre République. Et l’on découvre, abasourdi, qu’en fait le système ne prévoit aucun garde-fou contre sa propre perversité.

 

Ce qui est également effrayant dans ce tableau, si l’on en croit Daniel Arnaud, c’est la manière dont la structure empoisse y compris ceux qui devraient au premier chef défendre les victimes du harcèlement, à savoir les délégués syndicaux, qui en viennent eux aussi à penser selon les normes officielles et, parce qu’ils entretiennent ainsi quelque part le déni, à perpétuer un système qu’ils dénoncent par ailleurs, dans une sorte de schizophrénie difficile à analyser : pourquoi se contenter d’une rhétorique d’accompagnement en faisant passer pour des affaires personnelles des contentieux liés au code du travail ? Si les cas de harcèlement sont des cas particuliers, ce ne sont pas pour autant des affaires privées, insiste Daniel Arnaud, et, devant ces dérives globales, ce sont des réponses globales qu’il faut apporter.

 

Cela dit, et c’est aussi une des forces de ce passionnant petit livre, la solution n’est pas dans un retour nostalgique à un temps idéal qui n’a sans doute jamais existé. Aucun passéisme , aucun relent réactionnaire dans le discours de Daniel Arnaud : par exemple, s’il attaque véhémentement la pédagogie de « l’élève au centre », la loi Jospin de 1989, le développement des communautarismes à l’Ecole et le règne de l’opinion, Daniel Arnaud, parce qu’il est Républicain, entend maintenir le « Collège unique » :  même s’il a échoué dans l’état actuel des choses, il est hors de question d’en revenir à l’Ecole de l’Ancien Régime qui marginaliserait définitivement les enfants des classes populaires, relégués au rang d’élèves de seconde zone.

En fait, ce que propose ici Daniel Arnaud, c’est ni plus ni moins qu’une réforme de la Fonction Publique : d’abord à l’Ecole,  où il faut rompre avec le pédagogisme en restaurant l’autorité des professeurs et la transmission des savoirs, mais aussi, plus globalement,  réduire le poids de la hiérarchie en renforçant les contrepouvoirs au sein même des Services Publics. On doit, martèle-t-il,  y rétablir le droit, et assouplir le devoir de réserve, impératif d’un autre âge et qui ne peut se maintenir tel quel : notre Ecole ne doit plus être la « Grande Muette ».

 

En attendant cet heureux jour couleur d’orange et de palmes au front, le présent ouvrage nous offre, dans sa dernière partie, toutes sortes de suggestions et de stratégies, individuelles et/ou collectives, pour contraindre ce qu’il n’hésite pas à nommer une « administration voyou ». Outre des conseils bien pratiques, comme une lettre-type de soutien syndical, Daniel Arnaud appelle lesdits syndicats, avec qui il s’est pourtant montré extrêmement (et parfois trop) sévère à maintes reprises,  à sortir des logiques de compromis, les incitant à retrouver « une véritable tradition de lutte », -- ce qui signifie d’abord abandonner les réflexes de minimisation qui ont fait tant de mal. Il faut recréer des solidarités, conclut-il, sans jamais oublier que dans la Fonction Publique, parce que le fonctionnaire titulaire bénéficie de la sécurité de l’emploi, c’est le harcèlement moral qui permet à l’Etat-employeur de contourner le droit et les statuts.

 

Voilà pourquoi ce livre représente une contribution importante à la réflexion, non seulement sur les conditions de travail des professeurs, leurs risques professionnels, le fonctionnement des services, le respect de l’administration pour ses agents et la légitimité de la hiérarchie, mais encore, plus largement, sur la place du droit des personnels à l’intérieur du système éducatif français. Car c’est aussi pour ces raisons qu’il faut prendre au sérieux les maltraitances : si l’Education Nationale se comporte comme un Etat dans l’Etat, c’est un Etat incompatible avec la République même, puisque ses règles de fonctionnement interne rompent avec le contrat social. Dans ce sens, la « refondation de l’Ecole », qui, sous peine d’échouer avant même d’avoir été mise en place,  ne  doit pas se faire contre les enseignants, ne devrait pas se payer le luxe de contourner ce problème-là. C’est une question de courage politique, certes, mais aussi, sans doute, une autre histoire…

 

(1)Selon une étude de l’Inserm réalisée en 2002.

(2)Maurice T. Maschino, L’Ecole de la lâcheté.

 

Le Harcèlement moral dans l'enseignementsévices publics, de Daniel Arnaud, éd. l’Harmattan, 17€.

Et le blog de D. Arnaud, http://generation69.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/05/01/1er-mai-fete-du-travail.html

 

 

 

 

 

 

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 06:58

 

 

 

 

 

 

Situation économique désastreuse, chômage qui explose, affaire Cahuzac, tergiversations diverses, mariage gay contesté, patrimoine des ministres, président décrédibilisé, extrême-droite dans la rue … les Olympiens qui sont censés nous gouverner, victimes de leur hybris et/ou de leur naïveté, sont présentement au tapis.


Loin de moi l’idée de me réjouir de ce que Marianne appelle à juste titre un « désastre républicain », même s’il n’était pas difficile, hélas, de prévoir ce qui se passerait à partir du moment où  (à quelques exceptions près)  un groupe d’amateurs incompétents se retrouvait propulsé, le choix des électeurs aidant, à la tête de l’Etat. On pourrait gloser longtemps sur l’impréparation d’un parti qui avait tout de même, en dix ans d’opposition, tout le temps de réfléchir à une stratégie globale et cohérente : à se demander s’ils avaient vraiment envie de les gagner, ces sacrées élections, ou s’ils n’espéraient pas, secrètement, les perdre une fois de plus, ne serait-ce qu’en y présentant le candidat le moins charismatique possible !


Cela dit, ne leur reprochons pas trop vite de n’avoir rien préparé du tout. Car dans le cas de ceux qui ont anticipé, c’est encore PIRE. Voyez Vincent Peillon, Bruno Julliard et leur chouette équipe d’experts en expertise venus de l’UNSA-FEN, de la FCPE, du SGEN-CFDT et autres officines crypto-socialettes : ils avaient bien, quant à eux, concocté pour l’éducation un programme ficelé pour ne pas dire verrouillé, et, au terme d’une concertation qui, comme toutes les précédentes, a débouché sur le résultat que l’on attendait, ont allègrement (oui, j’ai fait exprès) entrepris de le faire appliquer.

Peu importe que les instituteurs soient vent debout contre la réforme des rythmes au primaire (même la base de l’UNSA (1)!), que la résurrection des IUFM sous la forme des ESPE inquiète une bonne part des universitaires (2), que le système des pré-recrutements mis en place par les «emplois d’avenir » ne débouche que sur du pas grand-chose pour les intéressés… Contre vents et marées, aveugle et sourd au mécontentement croissant des enseignants, le ministère avance, avec d’autant plus de détermination et de crispation qu’il lui semblerait se déconsidérer s’il donnait l’air de revenir en arrière. Il est même sans doute à prévoir que le ton se durcira, tant le gouvernement aura à cœur de dorloter le dernier carré de ses irréductibles électeurs, géniteurs professionnels d’apprenants, thuriféraires de l’élève au centre et prophètes autoproclamés de la vieille pédagogie moderne.

 

Projetons-nous donc dans quelques années, lorsque ces admirables réformes en fleur auront porté tous leurs fruits :  adoncques, après avoir effectué une scolarité néo-rythmée, bercée d’épanouissantes activités extra-scolaires, sans devoirs à la maison ni redoublement (reconnaissons à ce sujet que V. Peillon n’y est pour rien, et rendons au PS ce qui est à Hazan, puisque c’est grâce à un amendement déposé par des députés socialo-FCPE qu’une mesure aussi aberrante a été adoptée quasiment sans vrai débat), l’élève Kévin Dugenou (3), sorti du lycée Chatel-Descoings son bac obtenu sans coup férir, entre d’un pas gaillard (enfin, gaillard, gaillard, c’est vite dit… il entre, quoi)  à la fac.  La prépa, ce n’est pas pour lui, même si, de réforme en réforme et sous prétexte de rattachement à l’université, elle a perdu progressivement de son excellence (4).  Après trois ans, comme disait Verlaine, sa licence obtenue sans grand souci grâce à la compensation,  il peut (si tant est qu’il ait envie d’opter pour le seul métier où, tout en étant traité de gros fainéantas, on gagne toujours moins en travaillant de plus en plus) envisager de se présenter, son master-enseignement en poche, aux concours de recrutement de l’Education Nationale – à moins qu’il n’ait été pré-recruté comme « emploi d’avenir », ce qui lui aura permis de toucher du doigt les bonheurs suprêmes de la profession, surtout si on l’a envoyé en collège… en quel cas il ne choisira d’enseigner que s’il ne peut faire autre chose, sauf masochisme impénitent cela va de soi.


Mais passons, et revenons-en au moment où, divine surprise, le candidat Dugenou Kévin, émerveillé,  réalise qu’au CAPES la part disciplinaire est réduite à un sixième de la note globale d’admission, ce qui lui permet, même avec une méchante gamelle dans sa spécialité, de « devenir professeur d’anglais, de philosophie, de mathématiques ou d’histoire, du moment qu’il sau(ra) réciter dans l’ordre la liste des " compétences " pédagogiques et administratives inculquées par l’ESPE », comme le remarque désolé Paul-Henri Giraud, dans une tribune au vitriol, dont je vous recommande très fort la lecture (5).  Au terme de cet idyllique parcours, l’ami Kévin, reçu au concours, armé de sa seule ignorance disciplinaire mais d’un catéchisme pédagogique et administratif absolument « béton », est fin prêt pour enseigner devant les classes ejusdem tabacchi où il reproduira à l’identique (et pendant quarante et quelques années, vu l’allongement de la durée de cotisation…) des dizaines de petits Dugenou tout aussi incultes que lui et vraisemblablement encore plus en vrac dans leurs têtes, -- à moins que leurs parents, dans un sursaut de lucidité, n’entreprennent de les faire travailler le soir et pendant les congés : quelque chose me dit que la coutume des « cahiers de vacances » n’est pas près de s’éteindre, tant s’en faut, et qu’Acacadomia ne manque pas d’avenir.


En somme, ce que J.-P. Brighelli appelait voici bientôt dix ans de façon polémique « la fabrique du crétin » est en train de se mettre en place, lentement mais sûrement. Pendant que tout le monde s’affole autour du mariage pour tous (question qui aurait dû être réglée depuis plusieurs lurettes si nos gouvernants avaient agi aussi rapidement qu’en 81 Badinter et Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort…), la  déroute scolaire entre dans sa phase définitive. L’histoire retiendra-t-elle que c’est sous un gouvernement qui se prétendait de gauche que la représentation nationale a majoritairement voté pour une loi qui organise de facto la casse finale de l’Ecole et l’enseignement de l’ignorance, dont pâtiront majoritairement les enfants issus des milieux les moins favorisés ? Cette réforme, conçue par des petits-bourgeois pour des petits-bourgeois, sacrifie de manière irresponsable les élèves des classes populaires, ceux qui n'ont que l'Ecole pour apprendre, laissés en friche et livrés aux seuls « savoirs » déversés par le web et l’opinion (pléonasme). « Voulez-vous vraiment des enfants idiots ? » demandait en 1983 (trente ans déjà…) Maurice T. Maschino. Manifestement, la réponse est oui : des imbéciles heureux – enfin, heureux, cela reste à voir…


Car on sait à quel point le désarroi et l’ignorance peuvent pousser des esprits faibles vers les idéologies rétrogrades et autoritaires, susceptibles de remettre des cadres dans leurs cerveaux en perdition : le nombre d’illuminés intégristes et fascistoïdes qui font tous les soirs le coup de poing contre le mariage gay laisse craindre que nous n’ayons pas fini de voir passer sous nos fenêtres des cortèges d’enfants perdus de la République, stupides, bornés, violents, ignares, destructurés --  et trahis par une Ecole qui désormais n’instruit plus.


(1)http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/actu/0202684418659-au-congres-du-se-unsa-la-bataille-des-rythmes-scolaires-prend-des-allures-de-cour-de-recreation-555280.php

(2) http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article6052

(3) Merci, Antoine D., de me l’avoir prêté !

(4)http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/01/19/les-prepas-s-irritent-du-projet-de-genevieve-fioraso-de-les-rattacher-a-l-universite_1819455_3224.html

(5)http://mediateur.blog.lemonde.fr/2013/03/27/education-enseigner-demande-une-formation/

 

 

 

 

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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 15:31

 

 

 

 

 

 

C’est un lieu commun que de reconnaître que, ma bonne dame, les temps sont difficiles dans l’Education Nationale comme ailleurs, et que la confusion générale dans laquelle s’enlise le débat-Refondation ne concourt guère à éclairer les lanternes des enseignants, quel que soit le niveau où ils exercent.

Que faire ? Se battre, naturellement, manifester, réagir, réfléchir, revendiquer, proposer. Résister. On peut ainsi (et même on doit) plus que jamais puiser dans la littérature, non seulement les consolations que Boèce trouva jadis dans la philosophie, mais aussi du matériau pour « continuer le combat », comme nous disions naguère, afin de ne pas mourir incertains, imbéciles et désarmés – ce qui, quelque part, est la même chose.

La présidente a donc le plaisir de vous présenter deux excellents petits ouvrages, petits par le format mais grands par leur contenu, et parfaitement stimulants chacun dans son genre.

Il s’agit de L’Utilité de l’Inutile, manifeste, de Nuccio Ordine,  publié aux Belles-Lettres, et du Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles d’Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, aux éditions La ville brûle.

 

Nuccio Ordine enseigne la littérature italienne à l’Université de Calabre. Visiting professor dans diverses universités européennes et américaines (1), il a (entre autres) publié plusieurs ouvrages sur Giordano Bruno, et tout récemment les Portraits de Gabriel García Márquez (2). En une cent-cinquantaine de pages décisives, L’Utilité de l’Inutile démontre, textes à l’appui, que dans nos démocraties marchandes les savoirs réputés « inutiles », qu’ils soient littéraires ou scientifiques, se révèlent en réalité d’une extraordinaire utilité, non pas parce que le latin (ou le grec, ou la philosophie, ou les mathématiques pures) pourraient « servir » à bien écrire, argumenter clairement ou mieux vendre son âme à la World Company, mais parce que « l’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telles que la dignitas hominis », pour reprendre l’expression de Montaigne, auquel Nuccio Ordine fait maintes fois référence, ainsi qu’à bien d’autres penseurs (Platon, Aristote, Sénèque, Tchouang-Tseu, Kant, Heidegger, Gramsci) et écrivains (Ovide, Dante, Pétrarque, Boccace, Cervantès, Dickens, García Márquez, Ionesco, Calvino).


Dans ce roboratif opuscule, je recommande tout particulièrement la Partie 2, « L’université-entreprise et les étudiants clients », plus que jamais à lire et à méditer en ces temps incertains, et qui se clôt par ces quelques lignes que j’ai le bonheur de vous reproduire :

« Il faudra résister à la dissolution programmée de l’enseignement, de la recherche scientifique, des classiques et des biens culturels. Car saboter la culture et l’instruction, c’est saboter le futur de l’humanité. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de lire une phrase simple, mais pleine de sens, qui était inscrite sur un panneau signalétique dans une bibliothèque de manuscrits au milieu d’une oasis perdue du Sahara ; « La connaissance est une richesse qu’on peut donner sans s’appauvrir. » Seul le savoir peut perturber la logique dominante du profit en étant partagé sans appauvrir, et même, bien au contraire, en enrichissant à la fois celui qui le transmet et celui qui le reçoit.»

 

Tout aussi énergisant dans un genre totalement différent, le Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles de l’Education (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs (ouffffff !) , se présente comme une suite d’articles, de A comme Absenthéisme à Z comme Zut, en passant par Autrement (enseigner autrement, œuf corse…), B2i, Canabis (« Tu chanteras, avec style, la zone »), Capitaine de pédagos, groupe verbal (« Tout condamné au savoir doit avoir la tête tranchée »), Heurts de colle, Kafkaïser, Mutatis Mammouthandis,  Photocopieuse, et j’en passe. Les amateurs de jeux de mots feront leur bonheur de « O Desco referens », « Timeo reformos et socla ferentes », et autres « OBCDI textuel ». Bref, on rit souvent et beaucoup, -- mais jaune.

Les auteurs, Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, enseignent les lettres dans un collège de l’agglomération grenobloise et se définissent à la fois comme « Petits Profs » et « Professeurs Tournesol »  : « Quand  on choisit d’être Petit Prof, tant pis pour le Gros Profit (…) Ayant pour objectif la Thune Lune, le Professeur Tournesol (…) quand  on lui parle chiffres et ratio et qu’on l’invite à ranger la fusée destinée à décrocher la Lune, devient fonctionnerfs, et s’il choisit le pamphlet, c’est qu’il en a assez de morfler. »

Décrocher la Lune, n’est-ce pas là aussi, in fine, prôner « l’utilité de l’inutile » ? « Lire, écrire, compter, c’est bien fade et tellement loin des enjeux du XXIème siècle. Petit prof s’est encrassé. Il apprend la poussière. Des intellectuels assis vont moins loin qu’une start-up qui marche. »

C’est dire que si le registre n’a rien à voir avec celui de la prose de Nuccio Ordine, le propos, en revanche, est animé par la même indignation vigoureuse que doit donner à l'âme vertueuse un certain état de renoncement dont notre Ecole, en l’occurrence le collège, pâtit tant et plus.  


Comment le métier d’enseignant, qui fut longtemps le plus beau du monde, a-t-il pu se dégrader au point que seule l’écriture de ce libelle aussi drôle qu’amer peut permettre à ses auteurs de rester solides et debout quand bien même ils « en  (ont) assez de morfler » ? Quelques lignes là encore, extraites, à la lettre M, d’une chanson à « Monsieur le Ministre », sur l’air du Déserteur de Boris Vian et Harold Berg – des vers de mirliton, certes, mais qui font méchamment sens :

« Monsieur le Ministre de l’Education,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être…

Je viens de recevoir mes papiers fonctionnerfs

Pour partir au scolaire.

C’est pas pour vous  fâcher,

Il faut que je vous  dise,

Ma décision est prise :

Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis nommé,

J’ai vu pleurer mes pairs,

Je les ai vus amers (…)

Je ne veux pas me retrouver

Sur les routes de France, de Bretagne en Provence (…)

Je laisse volontiers ma place dans ce bazarde-élèves

Où l’atroce a remplacé la trousse

Et où on veut la peau de la paix scolaire.

Si vous  me poursuivez, prévenez vos hommes

Que j’aurai bien de l’encre et que je sais l’utiliser. »

 

Bref, amis lecteurs, je vous recommande chaudement ces deux ouvrages  à lire en parallèle, pour y trouver de l’énergie, des arguments, des occasions de rire et de vous  révolter encore et toujours, de la confiance et de l’espoir, le désir d’écrire et l’envie de marcher, toutes choses dont nous aurons bien besoin, à n’en pas douter, dans les mois qui vont suivre.

 

L’Utilité de l’Inutile, manifeste,  Nuccio Ordine, éditions des Belles-Lettres, 5,90 €,

Dictionnerfs du collège commun et des colères universelles de l’Education (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves, des parents et des profs, Elisabeth Hamidane et Yann Liotard, éditions La Ville brûle, 10 €, www.lavillebrule.com

 

 

(1) L’ENS, l’EHESS et la Sorbonne à Paris, le Warburg Institute à Londres, le Max-Planck Institut à Berlin, Yale, NYU…

(2) 2012, aux Belles-Lettres.

 

 

 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 11:25

 

 

 

 

 

 

En ce samedi frisquet mais ensoleillé, au lieu de se faire plaisir en allant voir Le Grand retournement, la présidente de RE, portée par une abnégation sans faille, a entrepris (avec l’objectivité qui la caractérise) un petit bilan d’étape de la Refondation Peillon, question de voir où l’on en est du grrrrand projet présidentiel.

 

Sans doute se souvient-on qu’au début des Fleurs Bleues de Queneau, le duc d’Auge monte au sommet de son donjon pour y considérer un tantinet soit peu la situation historique. « Elle était plutôt floue. Des restes du passé traînaient encore çà et là, en vrac», note malignement le narrateur.

 

Pour ce qui est des restes du passé, c’est effectivement le cas : non seulement ils traînent, mais ils sont pris d’un regain de vigueur, comme un chiendent indéracinable. Quant à la situation, elle est malheureusement d’une clarté limpide quoique décourageante : tout ce que l’on pouvait redouter de la part d’un ministère socialiste conseillé par des idéologues qui n’ont rien appris ni rien oublié, est en passe de se réaliser au-delà de nos prévisions les plus pessimistes. Nous assistons à un désolant « remake » (désolée pour le franglais) des années Jospin-Allègre, -- et sur le fond, et, depuis peu, dans la forme.

 

Commençons par le commencement et par les contenus, c'est-à-dire  le projet de loi (1) :

 

Si les constats de base sont pertinents et les intentions souvent bonnes -- par exemple, « une élévation générale du niveau (…) en sorte que tous les élèves maîtrisent les compétences de base en français (lecture, écriture, compréhension et vocabulaire) et les compétences en mathématiques (nombre, calcul et géométrie) en fin de CE1 », « rebâtir une école à la fois juste pour tous et exigeante pour chacun » (qui pourrait décemment tonner contre ?) , « donner la priorité à l’école primaire qui est le moment de la scolarité où se construisent  les apprentissages et apparaissent les échecs scolaires », « scolarisation des moins de trois ans » -- le moins que l’on puisse dire, c’est que les solutions apportées ne sont pas à la hauteur des enjeux : soit on fait du neuf avec de l’éculé, en réactivant sans frémir les recettes de la vieille pédagogie moderne (qui ont fait la preuve de leur inefficacité depuis des décennies), soit on innove, comme par exemple avec le numérique, sans vraiment prendre la mesure de l’engrenage dans lequel on met le doigt et qui nous mangera le bras.

 

C’est ainsi que l’on relève en vrac, comme les restes du passé traînant encore sous les remparts du duc d’Auge, des « gimmicks » tels que pérennisation du socle commun, mise en place d’un « Conseil  national d’évaluation du système éducatif » dont la composition fait fi des acteurs de terrain au profit des experts en expertise, et d’un « Conseil supérieur des programmes » du même métal, naissance des ESPE -- c'est-à-dire  renaissance des IUFM  (2) -- , formation continue tout au long de la carrière  (ou comment, à partir de vrais besoins, formater les pratiques pédagogiques) , etc. …  

Nihil novi sub sole. Rien que du prévisible, du déjà fait, du déjà vu et du déjà échoué, mais dont on devait penser en haut lieu qu’il mettrait du baume au cœur des masses enseignantes qui, après les sinistres années Sarkozy de l’inculture et du mépris, ont massivement voté  pour F. Hollande. Sans doute est-ce la raison qui fit que le ministère a entrepris de réformer les rythmes en primaire, dans l’intérêt des enfants ça va de soi, mais en oubliant juste de prendre en compte l’avis des « vrais » personnels – je veux dire des instituteurs qui ne sont ni au PS, ni au SGEN-CFDT, ni à l’UNSA-FEN.

 

Car ces mesures mécontentent d’ores et déjà nos collègues du primaire, les méchants vilains ingrats pas beaux, qui ont vite oublié les précieux 60.000 postes (4) restitués…

Soyons sérieux : on ne va tout de même pas remercier les socialistes et leur donner une médaille lorsque par miracle, pour une fois, ils tiennent une de leurs promesses, et ces postes ne doivent pas être les arbres qui cachent la forêt des refus. Si les instituteurs parisiens se sont mis en grève aussi massivement le 22 janvier dernier (5), ce n’est pas pour le malin plaisir de faire de la peine au gentil Bertrand Delanoë ou au non moins sympathique Bruno Julliard, lequel a du reste immédiatement levé le masque et perdu son sourire (6), illico relayé par le chien de garde de service au Monde (7), puis par France-Inter, naturellement, et jusqu’à Marianne, habituellement plus avisée sur ces questions (8). Même le brave Marcel Rufo (un fan du RCT, pourtant, ce qui montre qu’il n’est pas absolument mauvais…) y est allé de son grain de sel (9) : quelle unanimité contre ces égoïstes, corporatistes, incohérents, mal embouchés, gros fainéantas  et j’en passe !

 

Malsaine ambiance donc, qui nous ramène à un temps que l'on espérait révolu, lorsque l’abominable Allègre dégoisait tant et plus sur les enseignants. Vincent Peillon est mieux élevé : il n’a ni l’insulte à la bouche ni la bave aux lèvres. Agrégé de philo, il sait se tenir, lui. Poli, souriant, bien coiffé, bien vêtu, il se contente de  laisser aboyer ses sous-fifres et ses relais serviles dans les médias ou dans l’Ecole même (10). Naturellement, en privé, il peut, tel Apollinaire ou Claude François, pleurer qu’il est le mal-aimé et affirmer, quitte à démentir ensuite, qu’il n’a « quand même pas mis 60 000 postes sur la table pour être emmerdé après » (11). Mais la stratégie est la même que sous Allègre : jouer le peuple français contre les enseignants.

Il n’empêche que le mal est fait et le divorce en voie derechef d’être consommé. Une deuxième fois et pour les mêmes raisons, les socialistes sont en train de perdre le vote enseignant, que seul l'inepte acharnement de Sarkozy avait pu leur faire regagner en reléguant aux oubliettes de l’histoire les allègres outrances et les royales errances des années 98.

 

Mais c’est plus fort qu’eux, c’est dans leur nature, comme dit le scorpion à la petite grenouille (12) : chaussés de leurs œillères idéologiques, les conseillers du ministre, persuadés que la sensibilité majoritaire chez les enseignants se trouve à l’UNSA et/ou au SGEN-CFDT, ne veulent ni ne peuvent entendre la voix des personnels, même lorsque ceux-ci réagissent par une grève écrasante. Peu importe que les instituteurs s’opposent massivement à cette réforme, ils ont tort, par définition, puisqu’ils sont contre le ministre de gauche. Et puis, qu’ils se méfient : le méchant loup de droite, avec ses grandes dents,  nous guette au coin du bois (13),  explique Luc Cédelle, -- à qui il faut néanmoins reconnaître qu’il est nettement plus malin que les plumitifs évoqués ci-dessus ! Est-ce pour autant que l’on doit tout subir en courbant l’échine ?

 

Ce chantage a quelque chose d’insupportable : soit vous  acceptez de passer sous les fourches caudines d’une Refondation mal ficelée (parce qu’à l’avance préparée, avant la « grande concertation », dans les cartons du PS), soit vous ressuscitez le Sarko, ses pompes et ses œuvres.

Alternative mal posée !

Si l’on avait pris en compte le point de vue des « vrais » personnels, au lieu de plaquer sur le réel, de façon pédago-technocratique,  des schémas théoriques plus ou moins pertinents, on n’en serait sans doute pas là. Ecoutons la parole d’instituteurs de terrain, comme Catherine Bonnet-Huby, membre du CA du GRIP, qui nous explique avec des mots très justes et une argumentation modérée, pourquoi la réforme des quatre jours et demi est contreproductive et ne peut pas marcher,  http://www.r-lecole.fr/primaire/bonnet-huby-grip-01-13.html, ou comme Véronique Decker , directrice d’école à Bobigny, sur son blog hébergé – mais si – par les Cahiers pédagogiques :

http://www.cahiers-pedagogiques.com/blog/servicemaximum/2013/01/23/que-le-diable-emporte-cette-reforme/ .   

 

Certes, le décret est paru (14) et la réforme s’appliquera sans doute, le ministre étant décidé à ne pas céder, tant il est plus facile de capituler devant les « geonpis », la phynance, Mittal et le MEDEF que d’entendre de « simples » instituteurs contre lesquels on passera en force en les accusant de tous les maux, histoire de se donner à peu de frais la posture de quelqu’un de ferme...

Il n’est pas sûr que l’instruction publique (ce mot qui est, du reste, le grand absent du débat) y gagne : mais c’est une autre histoire…

 

 

(1) http://static.lexpress.fr/pub/pdf/projet_de_loi_prerose.pdf

(2) Voir p. 30 du document, pour ce qui est de la professionnalisation

(3) Voir p. 33

(4) "54 000 emplois seront créés au ministère de l’éducation nationale, 5 000 au ministère de l’enseignement supérieur et 1 000 au ministère de l’agriculture. Pour le ministère de l’éducation nationale, un premier investissement est nécessaire pour  mener à bien la refondation de l’Ecole, au travers de la formation initiale des enseignants. 26 000 postes seront donc consacrés au rétablissement d’une véritable formation initiale pour nos enseignants. Cela correspond dans un premier temps au remplacement de tous les départs en retraites d’enseignants prévus chaque année, ainsi qu’aux postes de stagiaires nécessaires pour créer des emplois enseignants dans un second temps. A ces emplois s’ajoute la création de 1 000 postes d’enseignants chargés d’assurer la formation initiale et continue des enseignants dans les ESPE en complément des moyens qui seront dégagés dans les universités. Par ailleurs, 21 000 postes d’enseignants titulaires seront créés pendant le quinquennat, en plus des postes nécessaires à la réforme de la formation initiale." (document page 27, voir également le tableau à double entrée p. 29)

(5)http://www.leparisien.fr/societe/rythmes-scolaires-greve-massive-a-paris-pour-denoncer-la-reforme-22-01-2013-2502401.php

(6)http://www.lexpress.fr/education/bruno-julliard-j-ai-ete-frappe-par-le-conservatisme-des-syndicats-enseignants_1210327.html

(7) http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/22/l-ecole-ou-le-triomphe-du-corporatisme_1820599_3232.html

(8) http://www.marianne.net/Peillon-et-les-profs-grevistes-qui-est-le-plus-a-gauche_a226010.html

(9) http://www.laprovence.com/article/actualites/marcel-rufo-je-suis-sidere-par-la-reaction-des-enseignants

(10) http://lioneljeanjeau.canalblog.com/archives/2013/01/26/26252280.html

(11) http://lelab.europe1.fr/t/ambiance-tendue-entre-les-enseignants-et-vincent-peillon-7109

(12)http://laurentcombaud.typepad.fr/blog_de_laurent_combaud/2008/07/la-fable-de-la-grenouille-et-du-scorpion.html

http://education.blog.lemonde.fr/2013/01/22/primaire-la-greve-troublante/

(13)Ou enfin ce point de vue pour le moins décapant de Jean-François Chalot et Isabelle Voltaire,  sur agoravox :  http://www.cdafal77.fr/texterythm.html

(14) http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000026979035&dateTexte=&categorieLien=id

 

 

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 12:18

 

 

 

 

 

 

 

Dernier volet du rapport « Refondation », tout ce qui concerne le numérique, et que la Présidente aurait peut-être dû commenter bien plus tôt…

 

Mais j’ai une excuse, indépendamment des piles de khopies sous lesquelles je croulais régulièrement : j’attendais les déclarations du ministre, afin de voir quelles propositions précises allaient être faites à partir des préconisations de la Grrrande Concertation, et je dois dire que je n’ai pas été déçue.

 

Une remarque préalable : il ne s’agit pas pour nous (à Reconstruire l’Ecole ou ailleurs) de nous autogratuler à jet continu, crispés sur des positions d’arrière-garde,  tout en concélébrant en chœur notre refus massif de nouvelles technologies dont nous savons bien qu'elles sont de facto incontournables : si nous avions été les contemporains de l'imprimerie, nous n’aurions certainement pas  défendu mordicus l'ancien monde, et, sous prétexte que nous émettons quelques objections ou réticences, il serait aussi stupide de nous traiter de passéistes qu’il peut l’être de reprocher aux écologistes (quoi qu’on en pense par ailleurs…) de vouloir en revenir au cheval de trait ou à la bougie.

Cela dit, quand j’ai fait mes premiers pas dans le numérique à la fin des années 90, notre formateur, un professeur de lettres classiques extrêmement vigilant, insistait avec sagesse sur le fait que ce n’était qu’un outil à utiliser avec modération, et qu’il fallait se garder comme de la peste de la « folie internet » consistant à fétichiser la technologie et à en faire un but en soi.

Je crains que cette belle époque de sagesse soit désormais révolue.

 

Le fait même que le ministre ne parle pas de « plan numérique » mais de « stratégie globale » est déjà un signe pour le moins inquiétant. Je veux bien croire que le numérique représente une transformation « aussi importante que le fut, au quinzième siècle, l'invention de l'imprimerie », et même, en me forçant un peu, qu’il soit absolument et impérativement nécessaire d’équiper tous les établissements. Mais ce qui me pose problème, justement, c’est que Vincent Peillon défende une « vision d'ensemble » qui va bien au-delà de la traditionnelle problématique « équipement-raccordement ».

 

Il s’agit en effet d’une véritable révolution culturelle (terme que l’on devrait pourtant utiliser avec précaution, si on se souvient un tant soit peu des ravages qu’elle fit sous Mao-Dze-Dong),  qui repose sur un postulat de base absolument invérifiable : l’usage du numérique améliorerait l’efficacité des enseignements, afin d'aider l'Ecole dans l'accomplissement de ses missions fondamentales, en « donnant à chacun le goût d'apprendre ».

Tout se passe donc comme si la technologie rendait l’apprentissage plus attractif, comme le célèbre morceau de sucre de Mary Poppins, qui aide la médecine à couler…  Loin de moi l’idée de dénier tout intérêt au ludique, qui peut permettre, effectivement, de faciliter l’accès à des notions difficiles, et de donner du plaisir aux apprentissages. Nous avons tous peu ou prou, à un moment ou à un autre de nos carrières enseignantes, usé de ces stratégies de jeu, qu’il s’agisse (pour en rester à ma matière, c'est-à-dire les lettres) de théâtre, de pastiches, de réécritures, de journal lycéen, et j’en passe. Même si Alain considère, dans les Propos sur l’Education, que l’ennui fait partie des conditions sine qua non de l’apprentissage réussi, on n’est pas obligé d’empoisonner l’existence des élèves à coup d’exercices systématiquement austères. C’est justement le bon dosage entre ludique et austérité qui produit, me semble-t-il, les apprentissages réussis.

 

Le problème, c’est que le numérique devient, de fait, la panacée qui va, magiquement, régler l’échec scolaire. « Plus d’excuses pour les cancres avec le numérique », se réjouit le Web Pédagogique (1), car désormais « pour échouer, il faudra le vouloir ». L’histoire ne dit pas ce que deviendront, seuls devant l’étrange lucarne de leur ordi, les enfants qui ne maîtrisent ni la lecture ni la compréhension écrite, mais j’imagine que ce cas de figure n’a pas été prévu par les géniaux concepteurs du bidule. Nous sommes plus que jamais dans une « folle solitude » (2), où les élèves seront peut-être, grâce au numérique, reliés au « cerveau planétaire », -- mais ils le seront seuls, et ce sont toujours les mêmes, on peut le craindre, qui n’en ramasseront que les miettes, ce qui fait que le niveau général, ipso facto, ne progressera pas (3).

 

Point du tout, me rétorquera-t-on. Pas de solitude, mais du lien, du lien et encore du lien… La rue de Grenelle insiste, en effet, sur la relation renforcée entre l’Ecole, les familles et les collectivités, grâce à l'usage des espaces numériques de travail (ENT), l'utilisation du cahier de texte numérique, la mise en place des espaces d'échange enseignants-parents, etc. ... D'ici 2017, nous explique-t-on, chaque établissement devra disposer d'un site internet donnant aux parents des informations sur le quotidien de la vie scolaire : absence des enseignants, cantine, liste des fournitures, et j’en passe.

Ne revenons pas sur le cahier de texte numérique, dont l’entrée en vigueur a suscité  la légitime irritation de bon nombre de professeurs, et qui relève peut-être davantage de l’entrave (pour ne pas dire du flicage) que du lien. Pour le reste, c’est une simple question de bon sens, qui ne mérite peut-être pas les grands sons de trompe avec lesquels on l’accueille : que les familles soient informées par internet ou support papier, qu’importe, à partir du moment où elles le sont – encore faut-il qu’ensuite les parents fassent leur boulot de parents, ce qui est certes une autre paire de manches.  Et que dire des espaces de travail numérique profs-élèves, qui permettront aux enseignants d’être dérangés à toute heure du jour et de la nuit par des apprenants en difficulté ou des parents mécontents ?

Mais je suis pessimiste, défaitiste, grognonnette, obscurantiste et parano, d’accord, admettons.

 

Que nous soyons parents, enseignants, élèves, nous aurions donc tout à gagner de cette numérisation à grande  échelle de notre système éducatif.

Voyre mais, dist Panurge, avant d’épouser le numérique, qu’il me soit permis de voir un peu plus loin que la séduction qu’il exerce sur l’opinion.

 

En effet, si l’on en croit le ministre, la prise en compte du numérique sera « renforcée »  dans les programmes, ce qui signifie en clair que la technologie, loin de se borner à être un outil, va influer sur les contenus. De même, les examens, « dans leurs contenus et modalités » pourraient évoluer « sur la base des enseignements qui seront tirés des expérimentations en cours », ce qui laisse la porte ouverte à n’importe quel n’importe quoi, y compris l’institutionnalisation de ce que de petits esprits appellent mesquinement la triche – et, là encore, ce seront les plus « habiles », comprendre ceux qui sauront déjà ce qu’il faut chercher, qui tireront avec le plus de maestria leur épingle du jeu.

 

Certes, nos enfants et petits-enfants étant devenus de « Petites Poucettes », pour reprendre l’expression de Michel Serres, très papa-gâteau sur ce coup-là, ces mutants seraient mieux armés que nous pour faire leur miel de ce déferlement d’informations que met à leur disposition le web. Je ne suis pas sûre que ces jeunes gens et jeunes filles, nés avec une zapette à la main, soient pour autant plus aptes à s’orienter dans le vaste univers internautique, où l’on ne trouve, rappelons-le, que ce que l’on veut et que l’on sait chercher.

 

Enfin, et c’est sans doute le plus inquiétant, cette stratégie numérique tous azimuts va influer, évidemment, sur la manière de faire la classe, et pas seulement dans le cadre de ladite classe, appelée de fait à disparaître via tous ces dispositifs de services en ligne et en réseau, comme le démontre avec un enthousiasme absolument confondant une certaine Maryline Baumard, qui écrit dans Le Monde (5), ce qui est évidemment une totale et absolue garantie de sérieux dans l’expertise, comme disent les khuistres. 

 

Cependant, « le numérique qui a passé les portes de l'école n'a pas modifié en profondeur les pratiques ni eu d'impact sur la réussite des élèves », affirme Rémy Thibert,  chargé d'études au service « veille et analyses » de l'Institut français de l'éducation, et auteur en novembre dernier d’un dossier fort intéressant,  Pédagogie + Numérique = Apprentissages 2.0 (6).  On pourrait en conclure qu’il faut donc s’abstenir de suréquiper les établissements, puisque les NTICE n’impactent qu’à la marge la réussite éducative. Que nenni ! « Pour que les espoirs dont (le numérique) est porteur se concrétisent, il faut que les enseignants (…)  remettent en jeu leur façon de faire la classe. ». Et de conclure, au cas où vous n’auriez pas compris, angéliques que vous  êtes : «  C'est l'ensemble de notre système, encore très disciplinaire, très cloisonné, qui doit être remis en cause. »

 

La stratégie numétique, ce n'est donc pas QUE du gadget : c'est, par destination, une arme de destruction massive de l'instruction publique. 

 

Car enfin, au moins c’est dit et clairement, sans enrobage : nous savons à présent à quoi nous en tenir. Fondamentalement, le but de la manœuvre, ce n’est pas, grâce à l’outil numérique, de faciliter les apprentissages ou l’accompagnement pédagogique des élèves en difficulté, mais, par une généralisation du dispositif, de remettre en cause les savoirs disciplinaires, au nom, naturellement, du sacrosaint décloisonnement, -- comme si les élèves, qui mélangent à peu près tout, n’avaient pas déjà assez de bord confusion dans leurs têtes…

J’observe par ailleurs que (7) les employés des socié­tés high-tech de la Silicon Valley, bien conscients de ce que « les ordi­na­teurs inhibent la créa­ti­vité, le mou­ve­ment, les inter­ac­tions sociales et la capa­cité d'attention » des enfants, dépensent de véritables for­tunes pour envoyer leur progéniture dans une école « Waldorf » totalement dépour­vue d'ordinateurs.

 

Comme le note l’excellent Loys B., dont je ne saurais trop recommander le blog  La Vie moderne.net  (8) à propos du copier-coller, le numérique, tel qu’il sera utilisé dans la pratique (et tel qu’il l’est déjà, du reste), « permet à l’élève qui ne sait ni lire ni écrire de donner l’illusion de l'un et de se dispenser de l'autre ». J’irais même plus loin : il permet à l’élève qui ne sait rien de se donner l’illusion qu’il sait quelque chose, jusqu’au moment où son ignorance le rattrapera. Ce jour-là, il pourra toujours se remettre à apprendre, modestement, avec un livre et un crayon. Mais c’est une autre histoire…

 

 

 

.

(1)  http://lewebpedagogique.com/blog/plus-dexcuses-pour-les-cancres-avec-le-numerique/

(2)  http://www.m-pep.org/spip.php?article204

(3)  http://www.internetactu.net/2011/09/21/dans-la-salle-de-classe-du-futur-les-resultats-ne-progressent-pas/ 

(4)http://www.lemonde.fr/ecole-primaire-et-secondaire/article/2012/12/13/vincent-peillon-lance-sa-strategie-numerique_1806198_1473688.html

(5) http://www.lemonde.fr/ecole-primaire-et-secondaire/article/2012/11/14/la-classe-est-finie_1790111_1473688.html

(6)  http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/79-novembre-2012.pdf

(7) http://www.vousnousils.fr/2012/02/28/pas-dordi-a-lecole-pour-les-enfants-des-cadres-de-google-ou-debay-522349

(8)  http://laviemoderne.net/lames-de-fond/034-eloge-du-copier-coller-a-l-ecole.html

 

 

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 17:51

 

 

 

 

 

« Ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin… »


  Refondation, suite.


 

La troisième partie du rapport, intitulée « Des personnels formés et reconnus », pose plus de problèmes qu’elle n’en résout, en dépit de l’affirmation des « éléments de large consensus » qu’aurait fait apparaître sur ce sujet la Grrrrrande Concertation.


Je veux bien que «  l’intégration de la formation des maîtres à l’université (soit) désormais acquise » (p. 44), et que le « niveau de recrutement au master (soit) également accepté » (ibid.), alors même que tout ceci ne va pas de soi pour toutes sortes de raisons sur lesquelles on reviendra (voir par exemple, sur le site de l’association, le texte de P. Cordoba

http://www.r-lecole.fr/iufm/place_concours_pc_2012.html ).


Le principe même d’un pré-recrutement au niveau licence n’est pas inintéressant a priori – après tout, notre génération de baby-boomers a largement bénéficié des IPES, jadis obtenus soit par concours en première année soit par admissibilité à l’ENS à bac +2, et qui ont constitué pendant longtemps un véritable vivier de professeurs. On peut toutefois s’inquiéter, sans renseignement précis sur les modalités et critères de ces nouveaux IPES, quant au niveau de connaissances disciplinaires chez les futurs pré-recrutés. Peut-il y avoir des concours de type IPES si ces « pré-recrutements » ont lieu sur critères sociaux ?  En outre,  s’agira-t-il de véritables pré-recrutements s’il n’y a ni traitement, ni droits sociaux, ni droit à la retraite, mais juste une indemnité d’environ 400 € s’ajoutant à la bourse jusqu’à concurrence de 900 € maxi si l’ensemble des bourses (il y en a généralement deux dont une locale) fait 500 € ? Cela ne ressemble en rien aux anciens IPES, --  à la rigueur à un poste de pion puisque les bénéficiaires de ces « nouveaux emplois-jeunes » devront s’occuper de surveillances, d’aide aux devoirs, etc. (voir sur le blog de Cl. Lelièvre l’intervention de P. Cordoba :

http://blog.educpros.fr/claudelelievre/2012/08/24/prerecrutements-18000-emplois-davenir-professeur/#comment-1352 )

Il semble que les services de V. Peillon soient conscients du fait que ces 6000 nouveaux « pions » n’ont aucune chance de réussir un concours (ce fut le cas déjà des emplois-jeunes dans l’Educ nat). La solution qui semble se profiler est celle d’un concours parallèle qui leur permettrait d’être titularisés sans avoir à se mesurer aux candidats « normaux ». Encore faut-ils qu’ils réussissent la licence, ce qui est rien moins qu’évident. La CDIUFM demande qu’on « garantisse leur parcours ». Si je comprends bien, cela signifierait que leur formation reviendrait aux ESPE : ils échapperaient ainsi à la fois aux concours et aux universités, y compris pour la licence. Quelle panade… Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, comme disait ma grand-mère ?

 

… Bref, bienvenue donc aux ESPE, « les nouvelles Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education », qui devront être « des composantes de l’université », et dont on ESPEre (désolée, je résiste à tout, sauf à la tentation, comme l’avouait Oscar Wilde) d’abord et surtout qu’elles ne reproduiront pas à l’identique les errements pédagonigologiques des défunts IUFM auxquels elles vont succéder. La suite du rapport donne en effet, on va le montrer, largement matière à s’inquiéter.

 

Car la première question qui se pose est celle de la professionnalisation, et elle est majeure. Enseigner, c’est « un métier qui s’apprend » (p. 44), ce que personne ne contestera, même ceux qui considèrent que c’est aussi un art : après tout, pas d’art sans technique, et comme le chantait Brassens, « sans technique un don n'est rien qu'une sale manie ».

Mais tout dépend de la manière dont  ce métier s’apprend.

Le rapport nous rappelle en préliminaire que la « vocation professionnalisante » de la formation initiale « doit être affirmée », formation « (devant) marcher sur ses deux jambes, académique et pédagogique » (p. 44 toujours). L’image se veut rassurante : qui serait donc assez sot pour rêver d’enseignants professionnellement boiteux, soit de vrais savants Cosinus incapables de produire un cours qui se tienne, soit de purs pédagogues ignorantins ? Chacun sait que ces deux extrêmes n’existent que rarement, à quelques exceptions près que ma bienveillance naturelle seule m’interdit de citer …

 Il n’empêche que, dans les faits, on peut se poser des questions, non seulement sur les contenus de cette formation initiale, mais encore sur le dosage entre l’académique et le pédagogique. Ne nous racontons pas d’histoires : le « niveau de recrutement au master », quoi qu’on en dise, ne signifie en aucune façon que l’étudiant est convenablement armé sur le plan académique. La preuve : si pour la première fois depuis très longtemps, les jurys de CAPES ont laissé de nombreux postes vacants, c’est parce que les candidats pourtant titulaires d’un master, ou du moins inscrits en M2, n’avaient pas les connaissances disciplinaires suffisantes. Et il suffira désormais d’être inscrit en M1 pro avec un écrit en novembre après la licence (septembre pour les professeurs des écoles) !

Or un étudiant a encore beaucoup à apprendre à ce niveau-là, qu’il se destine à enseigner dans le second degré ou en primaire, et,  même si je me place d’un point de vue pédago,  je vois mal comment on peut travailler convenablement la didactique d’une discipline que l’on ne maîtrise pas ou pas bien.

Or, cette formation initiale « intègr(e) le concours », ce qui  m’interpelle très fort : comment ne pas être saisie de lugubres pressentiments en lisant p.45 qu’on devra « s’attacher à ce que le concours de recrutement, où qu’il se situe  (note de la Pdte : niveau master, non ???? à moins qu’il ne s’agisse des pré-recrutements en licence ?) permette d’identifier, au-delà de la mesure des compétences disciplinaires, les qualités nécessaires au métier ainsi que les premiers éléments d’une professionnalisation » ?  

 

Quand je lis en haut de la p. 45 qu’il faut « assurer la simultanéité de la formation académique et professionnelle dès la licence » (c’est moi qui souligne) et « mettre le principe de l’alternance au cœur de la formation des personnels » (ibid.), je sursaute : si je comprends bien, il est dorénavant acquis que c’est avant même le concours que prendra place la formation professionnelle en alternance, comme si l’on imposait aux étudiants de PCEM1 des stages hospitaliers afin de vérifier s’ils sont capables de poser un cathéter ou de suturer une plaie. Je plains les patients, qui n’auront jamais aussi bien porté leur nom !

L’idée des ESPE est que la formation  doit se faire « en alternance » par des modules de professionnalisation en amont (licence) et tout au long du master. L’objectif est de détruire le système « successif » (d’abord la discipline puis la didactique, si didactique il doit y avoir) au profit d’un système « intégré » comme dans les « educational schools » aux Etats-Unis, où l’on n’étudie pas l’histoire ou les mathématiques mais « l’histoire pour l’éducation » ou les « mathématiques pour l’éducation », c'est-à-dire des disciplines déjà didactisées.

 

 

Je sais bien que, dans un contexte d’austérité,  l’Education Nationale, même après avoir créé  40.000 postes d’ici 2014, a encore grand besoin de main-d’œuvre bon marché pour ne pas dire gratuite… mais quand même, quand même… S’agira-t-il de stages en observation, ce que l’on pourrait  à la rigueur admettre, ou d’une immersion (avec tuteur, ou en responsabilité ?) au cours de laquelle on ne voit plus bien qui servirait de cobaye à qui ? La seule explication logique à tout cela, serait la mise en place de licences pro, avant même les fameux masters pro  qui ont fait tellement couler d’encre à RE et ailleurs (voir par exemple, sur le site de l’association, l’article de Pedro Cordoba déjà référencé supra). Mais dans ce cas, il faudrait l’expliquer plus clairement – et nous montrer, par la même occasion, ce que l’on a prévu pour les recalés aux concours qui, avec leur licence et leur master pros, n’auront plus qu’à tenter leur chance comme vacataires avec juste leurs yeux pour pleurer sur leur précarité.

A moins que cette licence et ce master pros ne leur offrent, par un système d’équivalences ou de VAE, de vrais débouchés dans les carrières de l’animation culturelle, de l’accompagnement et du soutien scolaire, de la petite enfance, de l’intégration, du handicap … Mais là encore, il faudrait le dire nettement et ne pas prendre le risque, au nom d’une conception pour le moins discutable de la professionnalisation et de l’alternance, de jeter dans l’impasse des milliers de jeunes gens, d’autant qu’il y a déjà des écoles de formation spécialisées dans tous ces domaines. Et de toute façon il n’y a pas cinq ou six fois plus d’emplois dans le parascolaire que dans l’enseignement.

 

En fait, ce qui semble se mettre en place, dans la logique de ces propositions, c’est un système susceptible de reproduire, des défunts IUFM, tous les défauts et toutes les aberrations, -- avec en particulier l’omnipotente omniprésence des sciences-sic de l’éducation, même si le rapport essaie d’avancer plus ou moins  masqué.

 

 Certes, on admet (p. 44)  l’importance de « reconnaître la diversité des métiers (…) donc des exigences et des cursus au sein des formations », et on entend restreindre le « curriculum commun » aux grands principes de l’Ecole républicaine, « laïcité, éthique professionnelle », « connaissance de l’Ecole et du système éducatif, des territoires et des partenaires, rôle des collectivités, relations éducation/emploi, lutte contre les stéréotypes liés aux genres » (ibid), toutes choses sur lesquelles, en bons humanistes que nous sommes,  nous  tomberons à peu près d’accord, -- et même, à la rigueur, sur « (l’intégration) à la formation (d’) un enseignement de sciences humaines et sociales » (p. 44 encore) pour les professeurs : comme disait un vieux médecin de mes amis à propos des cataplasmes lin-moutarde,  c’est pas nocif, en tout cas pas plus que d’intégrer la dimension des « usages pédagogiques du numérique (…) aux concours de recrutement » (p. 47) ;-(

A propos de l’« éthique professionnelle », néanmoins, il serait pertinent de demander s’il est envisagé en haut lieu de pérenniser, à l’oral des concours, la fameuse épreuve de servilité dite « agir en fonctionnaire éthique et responsable » (cf., toujours sur le site de RE, désolée de me citer, http://www.r-lecole.fr/fguichardmais05.htm ),  dont les Olympiens qui nous gouvernent se feraient un honneur de nous débarrasser.

 

Mais il est surtout permis de tiquer, et gravement, en voyant figurer dans ce « curriculum commun » des ESPE un item  « mécanismes et difficultés d’apprentissage », non parce qu’il s’agit des sempiternelles sciences-sic de l’éducation – nous sommes assez conscients des rapports de forces pour avoir bien compris qu’elles sont devenues incontournables, quels que soient par ailleurs leur pouvoir de nuisance ou leur (in)validité, simplement du fait que leurs tenants, dans certains syndicats ou groupes de pression comme chez les parents d’élèves, sont  désormais aux commandes – mais parce qu’il peut sembler étonnant, y compris dans une logique didacticienne, de considérer que lesdits  « mécanismes et difficultés d’apprentissage » sont les mêmes, par exemple, chez l’enfant de maternelle et l’adolescent de collège. On assiste donc à la résurrection de l’apprenant abstrait aux difficultés abstraites, abstraitement éducable par des recettes abstraites, lesquelles, au dur contact d’un réel qui résiste, feront la preuve de leur inefficacité dès que le néo-titulaire se retrouvera dans sa classe aux prises avec une bonne trentaine de  Kévin Dugenou  aussi énergiques que concrets.

 

Certes, m’objectera-t-on, mais vous êtes d’une mauvaise foi punique, Apollonie, puisque « le principe de l’alternance (sera) au cœur de la formation des personnels » !  Donc, s’effectuera un aller-retour entre la théorie et la pratique, l’alternance assurant à la fois la pratique de la théorie et la théorisation de la pratique !  Pour ce qui me concerne, punique ou pas, je crains que ce praxisme soit surtout l’occasion de noyer les compétences disciplinaires dans les eaux bourbeuses du pédagogiquement correct.

 

Les participants à la concertation, me semble-t-il, ont flairé le danger. Est-ce pour tenter de remédier à ce retour en force des sciences de l’éduc dans la formation que le rapport, qui se veut consensuel on l’a vu, propose de « faire toute leur place à des praticiens en activité (professeurs du primaire et du secondaire mais aussi inspecteurs, chefs d’établissements et associations) aux côtés des universitaires dans les équipes de formateurs des ESPE » (bas p.44) ? Encore faudra-t-il être transparent sur les critères (de conformité à la pensée unique pédagogique, on peut le craindre) selon lesquels « professeurs du primaire et du secondaire » et « associations » seront intégrés dans le dispositif. Quant aux chefs d’établissement et aux inspecteurs, nous faisons assez confiance  à l’UNSA-FEN, majoritaire dans leurs rangs, pour ne pas douter qu’ils vont dans le système s’octroyer la part du Lion…

 

 

Alors, IUFM, SGEN-CFDT, UNSA, CRAPs, la revanche ? C’est l’évidence même. Ils occupaient déjà le terrain avec la droite. Alors, avec la gauche… Et l’on n’en doute plus en lisant, p. 45, dans  l’item « Un métier qui s’exerce », les deux premiers paragraphes qui reprennent tous leurs dadas bien connus, comme « reconnaître la dimension collective du métier, (travail en équipe, échange sur les pratiques, partenariat avec les parents et les divers acteurs territoriaux, innovation) par des temps institutionnels dédiés », exemple même de la fausse bonne idée ouvrant sur les 35 h de présence dans l’établissement, royalement proposés naguère par la candidate socialiste avec le succès que l’on sait. Qu’il me soit permis de préférer les conversations devant la machine à café, sous les grands marronniers de la cour ou au bistrot du coin, à ces « temps institutionnels dédiés » qui le seront surtout à la caporalisation du métier et  à l’imposition, par la grâce injonctive des collègues les plus forts en gueule ou les mieux en vue,  d’une pédagogie officielle et d’un travail même plus d’équipe mais de coterie  : sauf avis contraire et jusqu’à plus ample informé, nous sommes encore les concepteurs de nos cours.


 

Quant à l’idée de « rompre avec la rigidité des emplois du temps hebdomadaires en se donnant la possibilité de globaliser un certain nombre d’heures, dans une fourchette précise et négociée, pour faire évoluer les pédagogies , permettre le travail inter et pluridisciplinaire », comment ne pas voir que c’est la porte ouverte à l’annualisation des services, ce qui devrait mettre vent debout tout syndicat digne de ce nom – je ne parle pas de celui qui depuis des années « travaille pour l’abaissement matériel et moral de ses propres membres » (J.-C. Milner, De l’Ecole), bien sûr.

 

En ce qui concerne l’évaluation des professeurs, en revanche, le rapport, apparemment a choisi le profil bas. Il faut dire que c’est un sujet sensible, et que le défunt projet Chatel d’évaluation par le chef d’établissement avait fait l’objet, pour des raisons d’ailleurs parfois divergentes, d’une unanime hostilité.

Après avoir souligné que « le système actuel n’est pas satisfaisant », l’item « Un métier qui s’évalue » va même jusqu’à reconnaître que « l’évaluation pédagogique (est) réduite à un contrôle de conformité » (haut p. 46), remarque pleine de lucidité et que nous ne pouvons qu’applaudir, tout comme (ibid.) le rappel de la « double fonction de l’évaluation, le contrôle et le conseil »(c’est moi qui souligne à l’attention des IEN ou IPR flingueurs tels que nous en avons tous connus au cours de notre carrière).  Néanmoins, le dernier paragraphe, « faire de l’évaluation un processus qui (…) prend en compte (…) le travail en équipe, ainsi qu’une part d’autoévaluation », a de quoi refroidir notre enthousiasme. Avec cette histoire d’auto-évaluation, c’est le « cercle de qualité » qui entre à l’Ecole, cercle dont on sait que c’est sans doute la plus diabolique invention des capitalistes pour exploiter leur personnel en lui faisant croire qu’il est associé à un processus démocratique de gestion et de débat. De l’auto-évaluation à l’autocritique, il n’y a qu’un pas, et de l’autocritique à l’autodénigrement, il n’y en a qu’un autre et facile à franchir, surtout dans une profession qui a intériorisé  à l’extrême la culture de l’excuse pour l’élève et la culpabilisation de l’enseignant, responsable de tous les maux.


Et c’est ainsi qu’avec l’ « individualisation de la gestion et du suivi des personnels » (p. 45), on peut imaginer que les enseignants non conformes choisiront en quelque sorte sponte sua, après avoir bénéficié de « bilans de compétences » (ibid.), d’accéder « non seulement à d’autres niveaux d’enseignement mais aussi à d’autres types d’activité et de responsabilité » (ibid.), cette mobilité choisie s’avérant le meilleur outil pour faire choisir la sortie à tous les empêcheurs de pédagoger en équipe et en rond, le jour ils n’en pourront plus.

Car pour ce qui relève de la « (prise) en compte (du) travail en équipe » dans ladite évaluation, nul besoin d’être devin pour comprendre qu’elle obligera, dans la pratique, nos collègues à s’inscrire dans des projets dont les objectifs ou les modalités ne correspondront pas forcément à leurs valeurs, leur culture ou leur sensibilité, mais auxquels ils se sentiront tenus de participer pour être du côté du manche, -- comprendre de la pratique pédagogique dominante dans l’établissement. Plus besoin d’Inspecteur Guillotin, si vous êtes conduits de vous-mêmes à vous autocensurer pour ne pas dire à vous  autofliquer !

 

Adoncques, incités à trouver l’inspecteur qui sommeille en chacun de nous, nous marcherons  main dans la main, par la vertu de la pédagonigologie, vers la meilleure des Ecoles possibles…

 

J’ai gardé pour la bonne bouche, dans la quatrième grande partie « Un système éducatif efficace et juste », tout ce qui est écrit à propos du « partenariat parents-Ecole », qui doit être « redynamisé » (p. 46) et « s’impose aujourd’hui comme une évidence », ces évidences dont mes maîtres au primaire  m’ont toujours appris à me méfier autant que de la platitude de la Terre ou du mouvement apparent du soleil  – mais c’était il y a longtemps...

Autre certitude admirable, le principe même de la « coéducation » (ibid.) semble faire consensus, alors même qu’il est largement discutable, d’aucuns pouvant considérer que c’est aux parents d’éduquer leurs enfants, les enseignants n’ayant quant  à eux « que » le devoir de les instruire, ce qui est pourtant déjà énorme. De méchantes gens, dont je ne suis pas, pourraient même rajouter qu’à en juger par le comportement de certains élèves qu’on osera qualifier de goujats, de butors et de mal élevés, le travail éducatif minimal de leurs parents n’a sans doute guère donné de fruits – mais c’est un autre débat, sur lequel nous aurons certainement l’occasion de méditer.

 

Revenons donc à nos parents : « une prérentrée des parents », la « présence d’interprètes » auprès de ceux qui maîtrisent mal ou pas le français, pourquoi pas…En revanche, la suggestion d’un « statut du parent délégué » tel qu’il est défini au bas de la p. 46 fait dangereusement monter mon taux d’adrénaline. En outre, que signifie ce « droit à l’information » qui existe déjà, que je sache, -- sinon de facto l’intrusion des parents à l’intérieur même de notre métier, dans nos compétences pédagogiques (rappelons que le rapport propose également de leur donner « le dernier mot » sur l’orientation) et au mépris de la confidentialité ? Cette revendication des géniteurs d’apprenants à vouloir se mêler de tout, y compris de ce qui ne relève pas de leurs compétences, a quelque chose d’inquiétant. Quant à la demande de « réunions à des horaires compatibles avec les obligations professionnelles des parents », je dois avouer qu’elle est d’une rare stupidité : elle obligerait tous les conseils de classe à se tenir après 18h30, ce qui est bien sûr impossible, -- ou alors  le dimanche, à l’heure de la messe ?!!! Il serait beaucoup plus simple (et plus efficace)  d’imposer aux employeurs de libérer les parents délégués afin qu’ils puissent, sur leur temps de travail, se rendre dans les établissements.  

Justes Cieux,  damned, gasp et gloups, quelle parole a franchi la barrière de mes dents ! J’avais juste oublié, sotte que je suis, qu’il faut ménager nos pauvres patrons nécessiteux et accablés de charges et de contraintes...  Mille excuses : je me croyais  sous la gauche.

 

 

 

En somme et si je récapitule sur « Des personnels formés et reconnus », cette troisième partie  ne donne guère de raisons de se réjouir, en dépit de son titre alléchant : le modèle de formation proposé y est hautement contestable, et pour ce qui est de la reconnaissance, j’avoue ne rien avoir trouvé dans les trois pages à ce sujet – le mot « revalorisation », en particulier, brille d’une radieuse absence, et ce n’est pas un hasard : nous qui sommes de purs esprits animés par la passion de transmettre, nous nous contenterons de reconnaissance morale… à condition de faire tout bien comme on nous dira.

En effet,  pour ce qui relève de notre bonne vieille « liberté pédagogique », elle semble passée à la trappe par un texte qui vise à contenter tout le monde sauf la majorité des enseignants telle qu’elle s’exprime pourtant dans leurs syndicats majoritaires et représentatifs :  non seulement les enseignants seront évalués par leurs inspecteurs et leurs chefs d’établissement, comme cela s’est toujours fait, mais encore ils seront fliqués par eux-mêmes (auto-évaluation), par leurs collègues (« nécessaire travail en équipe »), et enfin, puisque tout ceci manifestement ne suffit pas, par les parents statutairement délégués. Après quoi ils pourront, bien sûr, exercer leur métier librement, sous le contrôle de quatre ou cinq censeurs comme disait le Figaro de Beaumarchais…

 

 

Depuis la parution de ce rapport, j’ai entendu le discours du Président de la République, puis celui de Vincent Peillon, apparemment décidés à mettre l’accent sur le primaire, sans doute pour contourner l’opposition prévisible des professeurs du second degré à certaines des mesures proposées, ressenties si elles étaient mises en pratique, comme de véritables provocations.

La seule chose qui me rassure un peu dans toute cette histoire, c’est que François Hollande, à défaut d’être un homme énergique, est intelligent : dans un contexte où les socialistes touchent le fond de sondages décidément sans pitié, ils n’ont pas les moyens de se payer le luxe d’un conflit frontal avec les professeurs, qui sont quand même (ce qui montre, entre parenthèses, leur abnégation politique et leur sens de la discipline républicaine) majoritairement leurs électeurs. Ni le ministre ni le président ne sont  stupides : sachant fort bien compter (compétence du socle, validée !) ils ont compris qu’ils ne peuvent pas, même pour faire plaisir aux syndicats minoritaires dont ils sont  les otages et à un quarteron de groupuscules pédagogistes où leurs militants sont sur-représentés,  se permettre de braquer la majorité du corps enseignant.

 

« Jospin, vire ton copain, sinon, gare au scrutin »… Cet allègre et roboratif slogan est encore dans toutes les mémoires. Doit-on d’ores et déjà envisager une variante, qui ferait par exemple rimer « Ayrault », « poteau » et « veto » (des urnes) ?  Espérons que nous n’en arriverons pas à ces pénibles extrémités – mais je fais assez confiance à François-Hollande-Président-de-la-République pour avoir la sagesse de faire le minimum et même de ne rien faire : ne faisant rien, il fera bien.

 

 

Pour le numérique (suite et fin du rapport), ce sera pour la prochaine fois, vu le format du blog !

 

 

Sur le site de l’association http://www.r-lecole.fr/ :

 

deux articles de Pedro Cordoba sur les concours de recrutement,

http://www.r-lecole.fr/iufm/place_concours_pc_2012.html

et, plus récent et plus spécifiquement consacré au « deuxième concours », http://www.r-lecole.fr/iufm/second_concours.htm

Voir également le topo passionnant de Daniel Tchalik, pianiste et professeur de composition, sur « l’enseignement de la musique la subversion de l’école »

http://serveur1.archivehost.com/membres/up/1919747526/blogmezetulle/Telechargements

_permanents/TchalikAutonomieEtablissMusiqueSept2012.pdf


(1) Il y a divergence entre la CDIUFM et le cabinet Peillon sur la place du concours. Tout le monde veut « intégrer » le concours dans la formation initiale i.e. dans le master. Mais les IUFM veulent garder le concours à la place qui lui fut attribuée par X. Darcos (M2) tandis que V. Peillon le veut en M1 (soit à Bac+4) comme avant la réforme.

(2) Le chiffre de 43 000 postes en 2013 est inexact puisqu’il inclut les 21 350 qui passeront l’admissibilité en juin 2013 et l’admission en juin 2014. Ces lauréats ne seront recrutés qu’en septembre 2014 et pas du tout dans l’année 2013

(3) On reproduit en effet les IUFM mais avec une obligation supplémentaire : il faut que les candidats obtiennent à la fois le concours ET le master. Les IUFM étaient déjà incapables de s’acquitter de leur mission (d’où la masse énorme de candidats obligé de s’adresser au privé surtout pour le professorat des écoles). Avec un master en plus, cela devient du délire.

 

 

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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 17:52

 

 

 

 

 

 

Voici donc, tout frais sorti, le rapport de la Grrrrande Concerrrrrtation, tel que vous  pouvez le trouver en ligne ici :

 

http://www.refondonslecole.gouv.fr/la-demarche/rapport-de-la-concertation/  

 

… cinquante pages que la Présidente, n’écoutant que son dévouement à la Cause de  l’instruction publique,  vient de lire avec l’attention requise -- et, toute modestie mise à part, elle a bien du mérite.

 

Comme d’aucuns l’ont déjà relevé, le sarcasme n’est pas mon fort.  Je vais donc, avec toute l’objectivité dont je suis capable, proposer  à celles et ceux qui n’ont ni le temps ni le courage de s’avaler ce pensum, une petite synthèse  des préconisations  dudit rapport, cum commento.

 

L’évaluation, c’est bien connu de tous les enseignants, ne doit pas être décourageante a priori, mais valoriser avec bienveillance les points positifs de la prestation.

C’est donc de très bonne grâce que je reconnais aux rédacteurs de ce rapport un certain talent, et même un talent certain,  pour dire tout et son contraire, avec un art consommé de la synthèse fumeuse où seuls des esprits chagrins reconnaîtront l’expérience acquise lors d’antérieurs congrès du Parti Socialiste : comment contester la réaffirmation (p. 3) de « la place centrale de l’École comme lieu d’acquisitions et d’apprentissages, comme facteur d’intégration sociale, comme instrument de la promesse républicaine : celle d’un égal accès au savoir, un savoir qui instruit, éduque, émancipe et permet l’insertion dans la société » ? Qui diable pourrait s’opposer à la généreuse ambition « d’inverser une évolution des performances dont les indicateurs nationaux comme internationaux montrent qu’elle se dégrade » (ibid.), idée reprise pp. 9 sqq., où il est reconnu que « le niveau moyen des acquis scolaires stagne », doux euphémisme pour admettre, sans en avoir l’air, que le niveau baisse tout en ne baissant pas, comme la flèche ailée de Zénon ?  Comment ne pas se réjouir en lisant, toujours p. 3, qu’il ne s’agit « ni de se contenter d’aménager l’existant ni de mettre à bas tout l’édifice, (ni  de) refonder à partir d’une tabula rasa, mais (de) réexaminer pour donner du sens en se ressourçant sur des valeurs » ? Comment ne pas applaudir en lisant, p. 13, que « c’est (au primaire) que les élèves acquièrent -- ou non -- les bases solides nécessaires à la poursuite de leurs études » ? De même, tout Républicain digne de ce nom ne peut que souscrire au souci, p. 14, « d’éviter les affres du communautarisme et du repli identitaire », et boire du petit-lait, p. 23, devant le rappel d’une évidence douce comme le miel, selon quoi « c’est à l’École, en classe, que se transmet le socle disciplinaire robuste, solide et structuré à partir duquel se construisent les apprentissages dans leur continuité, leur progressivité et leur rigueur». On appréciera également à leur juste valeur la pertinence de remarques (passim) concernant la scolarisation des handicapés, l’importance de l’éducation à la sexualité, la lutte contre l’homophobie et le refus des discriminations.

 

 

Certes, en se montrant comme qui dirait ronchon, on pourrait objecter que « les organisations représentatives » (p. 4) ont été choisies selon des critères  quelque peu obscurs (voir http://leblogdelapresidente.over-blog.com/article-ne-nous-peillon-pas-de-mots-109776708.html), ce qui explique sans doute, toujours p. 4, que « le débat (…) n’a pas fait apparaître de clivages insurmontables »,  constat somme toute logique à partir du moment où les voix éventuellement discordantes n’étaient pas invitées à participer au concert. Mais n’épiloguons pas et revenons à notre rapport.

 

Je passerai rapidement sur toute la partie constat-diagnostic, de nature essentiellement sociologique et sur laquelle, en dépit de quelques divergences à la marge, on ne peut que s’accorder, en particulier pour tout ce qui concerne le creusement des inégalités scolaires mettant en danger le projet républicain – même si, on l’imagine, nous ne partageons pas forcément l’analyse de ses causes.

 

En revanche, les choses commencent sérieusement à se gâter p. 16, avec une présentation extrêmement tendancieuse de ce que les rapporteurs appellent « le cercle vicieux de concurrence, d’anxiété et de défiance » dans lequel est entrée notre Ecole, et qui  serait lié à des « évaluations vécues comme des sanctions », tout comme « le mal-être scolaire » (p. 17) est associé à « des disciplines dont certaines, notamment celles appuyant la sélection, sont devenues anxiogènes pour les élèves parvenus à des étapes déterminantes de leur cursus » -- comprendre, naturellement, les mathématiques, sondage à l’appui en note 4.  Consternant, parce qu’on voit venir l’arnaque, lentement mais sûrement.

 

C’est en effet à ce moment-là que le rapport  devient anxiogène pour l’infortunée Présidente, qui, en lisant (toujours p. 17) que « les pratiques éducatives traditionnelles peuvent jouer négativement sur l’estime de soi, la motivation des enfants », et « qu’elles ne s’inscrivent plus dans l’évolution des qualités humaines mises en avant par notre société (comme) la créativité, l’imagination, la collaboration… », est saisie d’un noir pressentiment et parcourue d’un frisson d’horreur anticipative. Tout le discours d’accroche laïque qui a précédé, toutes les ressources de la sociologie consensuelle, toute la phraséologie républicaine des premières pages, se trouvent désamorcés, d’un seul coup d’un seul, par ces quelques phrases où l’on peut décrypter quelque chose qui s’apparente, volens nolens, à  un retour du refoulé : le texte a beau marteler en long et en large la nécessité de transmettre et d’instruire, ce qui rentre par la fenêtre ici, c’est le désir mortifère du pédagogue-sic d’en finir une bonne fois pour toutes avec les savoirs savants, comme disent les khuistres, pour, à coups « d’expérimentations innovantes » (p. 19) et à grand renfort de numérique, tourner la page ringarde de la norme culturelle au profit de la « culture juvénile ». C’est donc avec effroi que l’on peut lire, en bas de la p. 20, qu’ « on voit bien pourtant tout le profit que l’institution scolaire pourrait tirer à s’appuyer sur les nouvelles pratiques des jeunes notamment en termes de capacités de communication entre pairs, de fabrication de solidarités horizontales et donc de collaboration, de maîtrise des nouvelles technologies ». Ben NAN. On ne voit pas en quoi le bidouillage sur les réseaux sociaux et la pratique du copier-coller pourraient contribuer à développer l’instruction publique, sauf à  confondre  pédagogie et démagogie…

 

On comprend alors ce que signifie « revisiter » au bas de la p. 21 : « (L’Ecole) doit donc se renouveler et se refonder, autour de valeurs qui lui donnent son sens et entrer dans la modernité, en revisitant (c’est moi qui souligne) les missions et les principes qui la gouvernent et auxquels les Français sont attachés » : « revisiter », c’est comme dans les mises en scène de Dmitri Tcherniakov (ceux qui ont vu son désastreux Don Giovanni à Aix il y a deux ans me comprendront) : on assassine, on découpe en tranches, on disperse façon puzzle, puis on recolle tout dans n’importe quel ordre et on attend que ça fasse sens – et ça fait toujours sens, comme un cadavre exquis, ou le joli poème dadaïste de Tristan Tzara.

 

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant de trouver ou plutôt de retrouver, dans la deuxième partie du rapport (pp. 22 sqq.), toutes les formules magiques de la vieille pédagogie moderne -- comme Salvador Dali parlait du « vieil art moderne » : « transformer les contenus d’enseignement (…) mais aussi les modalités de leur transmission et leur appropriation » (p. 23), « dépass(er) les frontières académiques traditionnelles » (p. 24), prendre acte du fait que « la posture encyclopédiste, qui a tant marqué la culture scolaire française traditionnelle, est (…) dépassée » (ibid.), et, mirabile visu, l’immarcescible tarte à la crème de l’«apprendre à apprendre » via « les projets pluridisciplinaires », les « nouveaux registres de connaissances et de savoirs », « l’approche par compétences »  ((ibid. et derechef), la « relance des TPE » (p. 37) « placer l’élève, l’enfant, l’adolescent et son bien-être au cœur des préoccupations » (p. 31), le « collège où l’on apprend autrement » (p. 34), « plutôt qu’une notation-sanction, une évaluation positive simple et lisible » (ibid.)… Bref, tout le jacassin du SGEN et de l’UNSA mis à la portée des caniches ! Tout ceci, logiquement, va dans le sens d’un allégement des programmes, en particulier « à l’école élémentaire (où ils sont) jugés trop lourds » (p. 32), du « remplace(ment) progressif du redoublement, coûteux et inefficace » (p. 35) et, retour du serpent de mer, de « la suppression effective des devoirs à la maison » (p. 33), qui ravira à peu de frais les géniteurs d’apprenants :  nihil novi sub pedagogistico sole.

Tout ceci est développé pp. 30 sqq., sous la rubrique « refonder par la pédagogie », qui réaffirme l’importance des « pratiques innovantes », au prétexte que « l’école est restée dans l’ensemble fidèle à une pédagogie frontale traditionnelle » -- ce qui laisse rêveur quant à la connaissance réelle, par les crânes d’œuf de la commission, de ce qui se fait concrètement dans les classes : sans doute aurait-on dû leur proposer un petit stage chez nos amis du GRIP-SLECC ?  Car il faut « consolider les premiers pas dans la lecture », certes, mais selon les « pratiques innovantes » dont « les exemples étrangers et les enseignements de la recherche » prouvent l’efficacité.  On retrouve ici l’imparable raisonnement selon lequel l’échec scolaire vient d’une supposée absence d’innovations, et non d’expérimentations hasardeuses – ce qui me rappelle irrésistiblement les raisonnements du regrettable Staline, expliquant que l’échec de la collectivisation tenait au fait qu’on n’avait pas assez fusillé de koulaks.

 

 

C’est donc en fonction  de ces « nouvelles pédagogies », sans oublier le numérique, nouveau Schibboleth, que va se construire « une formation des enseignants de qualité » (p. 30), « qui fera toute sa place à la dimension professionnalisante,  aux côtés des savoirs académiques indispensables » (Ah tout de même).

On reconnaît ici les influences délétères du SGEN-CFDT et de l’UNSA-FEN, dont on peut identifier à plusieurs reprises les plus risibles dadas, par exemple au bas de la p. 31, avec la proposition, prétendument pour « fluidifier la transition » entre l’école et le collège, d’une « redéfinition des cycles pouvant être situés sur les deux niveaux d’enseignement « : il ne restera plus alors qu’à recréer la bivalence et le corps des PEGC !

Sans doute pour les mêmes raisons, en ce qui concerne le second degré, il n’est pas envisagé (p. 36) de « remettre en cause la réforme en cours  dans les voies générales et technologiques » dite réforme Descoings,  qui a transformé les lycées en usines à gaz. Seule « une évolution à moyen terme, par les pratiques, l’expérimentation et la formation est privilégiée », ce qui est, si l’on sait lire, un excellent moyen de ne rien faire de sérieux pour revenir en arrière : pour une fois que l’on n’aurait pas  reproché au gouvernement un rétropédalage, il semble que les rédacteurs du rapport aient préféré maintenir l’existant…  

 

 

Dans la rubrique catéchisme citoyennisant, gardons pour la bonne bouche, p. 25, « la participation aux instances représentatives et/ou à la vie associative de (l’) établissement », les « projets citoyens » p. 26, le « vivre ensemble » (ibid.), et une notion qui personnellement m’inquiète un peu dans sa formulation, celle d’un « pluralisme raisonnable » (p. 26 toujours), qui me semble sonner comme un bémol dans ce beau discours laïque.

On ne sera pas davantage étonné de retrouver le vieux couplet des « relations interpersonnelles horizontales entre tous les acteurs de l’École » (bas p. 26), dont il est clairement expliqué en haut de la page suivante que « c’est par ce type de méthodes, bien davantage que par des cours magistraux, que l’École peut, par exemple, lutter contre les stéréotypes racistes, sexistes ou homophobes ». L’idée née des Lumières, selon laquelle la culture savante, qui donne  à chacun les outils de la raison, constitue  la meilleure arme contre les préjugés, n’a manifestement pas effleuré les rédacteurs du rapport, quelle qu’ait été par ailleurs la tonalité « républicaine » de l’avant-propos.

 

 

Et c’est ainsi, p. 27, qu’on en arrive sans surprise à « la nécessaire rénovation du socle commun »,  à la « rénov(ation) de notre système d’évaluation qui produit trop souvent de la démotivation et de la mésestime de soi » (p. 28), ce qui va enchanter M. Antibi,  et à  une ouverture de l’Ecole aux familles « afin de leur reconnaître davantage de responsabilité dans les parcours et l’orientation de leurs enfants » (ibid.), avec en particulier  « davantage de liberté (…) dans l’orientation en fin de 3e », et même la proposition  « d’expérimenter la possibilité de laisser le dernier mot aux parents en matière d’orientation en fin de seconde (…) et sur le redoublement à tous les niveaux de la scolarité » (p. 38).  -- Les enseignants en seront-ils pour autant dispensés d’assister aux conseils de classe ??? Oui,  je sais, j’exagère – mais à peine.

 

 

Si je veux être totalement objective et ne pas faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, j’observe avec plaisir que le rapport insiste, p. 29, sur la nécessité d’outils « moins prescriptifs », avec  « (des) réformes (qui) doivent être désormais mieux préparées, selon un processus participatif, associant les acteurs de terrain, personnels comme institutionnels », et une « conception des programmes scolaires (qui)  prenne en compte l’avis des enseignants ». Cela dit, la création (bas p. 29) d’une « instance indépendante qui coordonnerait (la) politique d’évaluation » des réformes peut laisser craindre, une nouvelle fois, la prise de pouvoir par les experts en expertisation de l’expertise.

 

 

Un mot, enfin, sur la question des « rythmes éducatifs adaptés et respectueux des besoins des enfants » (p. 40). Loin de moi l’idée d’entrer dans une polémique complexe sur la valeur scientifique de la chronobiologie (personnellement, mon pic de vigilance se situe entre 23 h et minuit, mais je ne pense pas pouvoir convoquer mes étudiants sur ce créneau-là sans créer quelques graves malentendus…), mais on peut s’étonner de voir que l’alibi de ladite chronobiologie permet de modifier l’approche du temps scolaire sans garantie d’amélioration de la performance des élèves (pardon pour les génitifs en cascade…) , et au grand dam des enseignants qui, de facto, vont travailler plus pour gagner aussi peu, surtout si l’on envisage, de manière totalement irréaliste, « d’allonger d’une à deux semaines la durée de l’année scolaire » et de « reconquérir le mois de juin, en réformant les procédures d’orientation et de passage des examens de manière à pouvoir retarder les conseils de classe à la fin du mois «  (p.  41). On peut même se demander si la proposition (p. 34) de « moduler les emplois du temps en fonction du projet pédagogique (et) envisager des emplois du temps plus souples et évolutifs » n’ouvre pas la porte à l’annualisation des services.

Bref, il y avait les geonpis, il y a à présent les cucos...  Mais rien ne dit que le gouvernement capitulera aussi vite devant les enseignants qu’il  l’a fait face aux patrons de start-up ;-(

 

 

Toute la fin du rapport, « des personnels formés et reconnus » (pp. 44 à 50), fera l’objet d’une autre note, celle-ci étant déjà fort longue pour le format du blog, et parce que le sujet est suffisamment grave et complexe pour justifier une analyse à part entière. Mais, autant le dire tout de suite, il n’y a pas grand-chose à sauver de ce côté-là non plus…

 

 

Bref, ceux et celles d’entre nous qui avaient espéré autre chose que la reconduction paisible, obstinée et réitérée de toutes les procédures ayant fait preuve de leur inefficacité, pour ne pas dire de leur pouvoir de nuisance,  n’auront que leurs yeux pour pleurer. Les autres n’en auront retiré que l’amère satisfaction cassandrienne d’un « je vous l’avais bien dit », qui n’a jamais donné le sourire qu’aux cyniques dont nous ne sommes pas.

En outre,  je crois bien que je vais devoir rester brune …  (voir http://leblogdelapresidente.over-blog.com/article-dans-concertation-il-y-a-d-abord-certation-107924933.html ) car ce n’est pas demain la veille, sauf rebondissement inespéré, que je deviendrai Casque d’Or. Dommage : j’aurais bien tenté le coup, finalement.

 

 

Apostille :

Au terme de cette éprouvante lecture, je tiens à  remercier  très fort le domaine Riberach à Bélesta en Roussillon, http://www.riberach.com/articles-2/2-7-rouges/ , le sympathique chef Cyril à Meyreuil pour son délicieux repas http://www.biochef.fr/ ,  tous les contributeurs du forum  NéoProfs http://www.neoprofs.org/ et naturellement John, mes amis et camarades du GRIP-SLECC http://www.slecc.fr/GRIP.htm, sans oublier, pour la Beauté qui sauvera le monde,  l’immense Paolo Fresu http://www.youtube.com/watch?v=C99coGU1Jhk,  qui m’ont tous, d’une manière ou d’une autre, soutenue ce soir dans cette dure épreuve.

 

 

Les réactions : 

 

Dernière minute : Ph. Meirieu se dit déçu par le rapport Refondation :

http://www.lepoint.fr/societe/philippe-meirieu-je-ne-vois-pas-de-projet-fort-pour-l-ecole-05-10-2012-1513865_23.php

 

et le SNES est d’ores et déjà vent debout : ça va saigner  ! http://www.neoprofs.org/t53544-message-du-snes-p-suite-a-la-publication-du-rapport#1658644

 

La réaction du SNALC-FGAF :
http://www.snalc.fr/affiche_article.php?actu=1&id=752&id_rep=281

 

Une analyse d'Estelle Manceau pour le Collectif  "Sauver les lettres"

http://blogs.mediapart.fr/blog/estelle-manceau/081012/le-rapport-sur-lecole-bien-decevant-malgre-de-grandes-ambitions


Le communiqué de presse de SLL, en date du 15 octobre 2012 : « Refondons l'école de la République : un rapport inquiétant »

 

Le commentaire un peu accablé de J.-P. Brighelli,  http://blog.causeur.fr/bonnetdane/la-montagne-et-la-souris,00384

 

Une  analyse extrêmement critique du rapport, par le sociologue Choukri Ben Ayed, sur le site du jus pédagol  : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2012/10/09102012Article634853618631571249.aspx

 

Et n’oubliez pas le site de Reconstruire l’Ecole, http://www.r-lecole.fr/

 

 

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 08:57

 

 

 

 

 

 

 

http://www.lemonde.fr/enseignement-superieur/article/2012/09/17/le-gouvernement-envisage-la-fin-de-la-gratuite-des-prepas_1761175_1473692.html

 

Le gouvernement envisage la fin de la gratuité des classes prépas : c’est ce que l’on pouvait lire avant-hier dans le quotidien de référence, toujours dans le secret des dieux semble-t-il. « Ce privilège (sic), le gouvernement envisage de le supprimer, du moins pour ceux qui ne sont pas boursiers. "C'est une piste à étudier, confie-t-on dans l'entourage de Geneviève Fioraso, ministre de l'enseignement supérieur. Elle le sera sans doute en début d'année prochaine." De même source, on confie qu'il y a là une question d'"équité" "Il faut que toute personne entrant dans le post-bac se trouve dans la même situation." »

 

Au cas où les lecteurs n’auraient pas bien saisi la portée de cet intoléraaaable scandale, La Pravda  Le Monde enfonce le clou : « La formation la mieux encadrée, la plus onéreuse par étudiant pour l'Etat, celle qui ouvre les portes des très grandes écoles et, du même coup, les postes les plus en vue du pays est gratuite. Aucun droit d'inscription n'est demandé aux étudiants en classe préparatoire aux grandes écoles, quand l'inscrit à l'université s'acquitte de 181 euros. »


On n’en attendait pas moins de ce journal, qui, après le désolant article de Madame Desplechin sur l’enfer des prépas (voir http://leblogdelapresidente.over-blog.com/article-l-enfer-des-cpge-ou-une-belle-operation-d-intox-98522018.html ) poursuit obstinément, sans dévier de son sillon, sa campagne de dénigrement des CPGE.


Le seul problème, c’est que depuis plusieurs lurettes les étudiants de prépa, et particulièrement les littéraires, s’inscrivent à l’Université en début d’année, et paient, précisément, quelques centaines d’euros pour des cours auxquels, et pour cause, ils n’assisteront pas, puisqu’ils seront, au même moment, en train de gratter dans leur salle d’hypokhâgne ou de khâgne. J’irais même jusqu’à dire que l’hypokhâgneux ou le khâgneux représente, quelque part, l’étudiant idéal pour l’Université : il ne vient ni en cours ni aux partiels, et on n’a même pas à le former ! Tout juste lui délivrera-t-on, et parfois en barguignant,  une « dispense » en fin de première et de deuxième année (ce que l’on appelait autrefois « équivalence »), afin de l’autoriser à poursuivre le cursus LMD.


Par ailleurs, « l’entourage » de Mme Fioraso, s’il s’était documenté, aurait découvert que les CPGE sont loin d’être un ghetto de riches. Pour en rester à un établissement que je connais bien, le mien, on y trouve cette année en lettres sup. plus de 50% de boursiers, et plus de 33% en maths-sup.

Et en ce qui concerne « l’équité », le SNES-FSU  a réalisé une petite étude, fort édifiante,  quant au coût des concours : un véritable racket sur les étudiants de prépa scientifique !

http://www.snes.edu/La-gratuite-en-prepa-un-leurre.html

 

Adoncques : si « l’entourage » de la ministre avait consenti à se renseigner un tant soit peu, il se serait évité de dire une kh ânerie. Il se serait également évité un rétropédalage dont nos nouveaux princes semblent décidément avoir le secret : « Ce sera plutôt une double inscription », déclarait en effet quelques heures plus tard Mme Fiorasso sur les ondes d’une radio périphérique :

http://www.europe1.fr/France/Prepas-plutot-une-double-inscription-1242411/  

C'est-à-dire  EXACTEMENT ce qui se fait depuis des années !!!!


     En somme, not' minisse découvre l'eau tiède et le fil à couper le beurre.  


     Loin de moi l’idée de médire, œuf corse, mais je note que c'est très très « socialo » comme cheminement conceptuel : on commence par tonitruer des proclamations vertueuses et/ou incendiaires contre d’inacceptables « privilèges », pour finalement, sous couvert de changement-c'est-maintenant, rester dans le statu quo -- ce qui vaut mieux que de faire des bêtises, je vous l'accorde, mais le cumul n'est pas interdit. 


     Quitte à me répéter (mais « la redondance est pédagogique », comme disait Mme Ayme, ma géniale professeur de philo en KH), je remarque qu'il est plus facile aux crânes d'œuf qui nous gouvernent de taxer les taupins et les khâgneux que de lutter contre les superprofits, l'évasion fiscale, les licenciements boursiers, les délocalisations, ou que de mettre en place les fameux 75% -- d'autant que c’est tellement chic, de taper sur les CPGE, ça fait « de gôche », ça fait Bourdieu (que de crimes on commet en son nom !) , quôa...


Si l’on avait voulu vraiment réfléchir sur les prépas, au lieu de les « stigmatiser » (verbe à la mode, qui m’insupporte parce qu’il est utilisé à toutes les sauces, et que j’emploie à  dessein), on aurait mieux fait de se demander pourquoi de moins en moins d’élèves issus de la classe ouvrière, du monde rural ou de l’immigration, y ont accès. Où sont les Senghor et les Césaire d’aujourd’hui ?

Un de mes anciens étudiants (bonjour, Vincent !), jeune agrégé  d’histoire enseignant en banlieue parisienne, me fait observer que, «  (par) exemple (à) La Courneuve, les élèves ne connaissent quasiment personne qui fasse des études supérieures dans leur entourage. Personne pour les y inciter. Aucune connaissance d'une voie aussi royale que la prépa. Et le sentiment terrible, et peut être vrai, de s'y trouver en parfait intrus. » Et ce jeune homme, brillant enseignant tout dévoué à ses élèves, de conclure avec une mélancolie qui m’interpelle, moi son ancien professeur: « Tout cela pour dire que la fréquentation du 93 me fait très mal à la République, et qu'il est évident pour moi que, mécaniquement, un fils d'immigré dont les parents ne sont pas francophones (et parfois illettrés), pas insérés et en grande précarité,  n'ira pas en prépa. Même s'il est doué. Pas besoin de ne pas le recruter, ses propres conditions d'existence l'ont déjà exclu du recrutement. »

 

On ne saurait mieux dire : si l’on veut en haut lieu une véritable ouverture sociale en CPGE, ce sont les CONDITIONS D’EXISTENCE de ces lycéens et de leurs parents, en amont, qu’il faut améliorer et rendre dignes, au lieu de taxer encore un peu plus des préparationnaires qui, de toute façon, paient déjà –  parfois beaucoup – et sont loin d’être tous des fils de riches ! Mais, sans aller jusqu'à employer de grands mots comme "Révolution", s’attaquer aux conditions d’existence des « Misérables » d’aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile, et bien plus dangereux, que de dénigrer les CPGE…


     N'attendant pas grand-chose du  Parti Socialiste, je ne peux pas dire que je sois le moins du monde « déçue ». Mais je demeure tout de même rêveuse, et un peu désolée, devant une telle conjonction d'amateurisme, d'incompétence et de prétention jalouse -- pour tout dire de BÊTISE au sens flaubertien du terme. Personne n’a à y gagner, et surtout pas l’Ecole !

 

Voir également, sur le site de l'APPLS la contribution de la Conférence des CPGE pour les Assises de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche.

 http://www.netvibes.com/appls#REFLEXIONS_et_orientations

 

Et bientôt du nouveau sur le site de RE : http://www.r-lecole.fr/ 

 

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