Blog -- plus souple et plus réactif que le site -- de la Présidente de RECONSTRUIRE L'ECOLE
NOTE À BENÊTS PRÉLIMINAIRE : LA RECENSION QUI SUIT N’ENGAGE QUE SON AUTEUR ET EN AUCUN CAS LE POINT DE VUE DE "RECONSTRUIRE L'ECOLE"..
Ainsi donc j’ai lu Soumission – avec beaucoup d’appréhension, des a priori peu favorables, de vives inquiétudes en somme, le tout alimenté par le wagon de critiques, globalement négatives ou pour le moins réticentes, qui ont accompagné la sortie du roman.
Naturellement, je n’avais pas attendu Soumission pour être lectrice de Michel Houellebecq ; j’avais apprécié certaines de ses œuvres (Extension…, La Possibilité d’une île, La Carte et le territoire), d’autres moins (Les Particules élémentaires, Plateforme). Notez que j’ai écrit « apprécié » et pas « aimé », Houellebecq ne cherchant guère à être « aimable » -- et, de ce point de vue, y réussissant parfaitement, peut-être même au-delà de ses espérances.
Adoncques disais-je, j’ai lu Soumission. Et, autant vous le confier tout de suite, c’est un bon roman, si si si si : pas exactement progressiste, on l’imagine bien (mais notre écrivain, que je sache, n’a jamais caressé ce type d’ambition), sans « véritable jovialité » pour reprendre l’expression d’Alexandre Vialatte commentant la peinture de Bernard Buffet, sans héros positif comme toujours chez Houellebecq. Mais cette politique-fiction, ou plutôt cet apologue, n’a rien d’un essai islamophobe à la Éric Zemmour. Ce n’en est pas pour autant une déclaration islamophile, certes, mais l’islam est ici prétexte plutôt que sujet, me semble-t-il.
Il serait donc intéressant, plutôt que de polémiquer dans le vide, de lire vraiment le roman et de voir « ce que dit le texte » (mes anciens étudiants, que j’ai malmenés avec ça des années durant, apprécieront).
Tentative, donc.
Tout le monde connaît l’histoire, abondamment commentée avant même la parution en librairie : dans un futur assez proche, notre cher et vieux pays porte à la magistrature suprême M. Ben Abbes, leader du Parti de la Fraternité Musulmane, qui, en instaurant la charia et renvoyant les femmes à la maison, redresse l’économie, rend à la France son statut de grande puissance, rétablit la paix civile, la prospérité, la culture, supprime comme par enchantement la délinquance (au prix sans doute de quelques morts…), et fait le bonheur des Français, fermez le ban.
Sujet sensible s’il en est, l’islam, avant même les attentats de ces dernières semaines…
Alors, soyons méthodiques (prof de prépa, on ne se refait pas !) et commençons par poser clairement la question de l’islamophobie dans l’œuvre, puisque c’est principalement ce qui fâche. Fils d’un épicier (comme Margaret Thatcher), le Président Ben Abbes est un homme intelligent, affable, sympathique, avec de fort nobles ambitions pour la France et l’Europe : il s’agit ni plus ni moins que de rétablir l’Empire romain (tout enseignant de lettres classiques se sentira « interpellé quelque part au niveau du vécu »), ce qui, vous l’avouerez, a tout de même une autre gueule que de limiter le déficit sous la barre des 3% ou de faire guili-guili avec Angela Merkel. Bien décidé à déplacer le centre de gravité européen de Bruxelles et Strasbourg vers Rome et Athènes, il entend (c’est son côté gaullien) redonner à la France sa grandeur passée. Réactionnaire en matière de mœurs, on s’en doute (néanmoins, tout bien pesé, guère plus que Christine Boutin), il n’a évidemment pas le profil du sage soufi éperdu dans la contemplation esthético-métaphysique des infinies Beautés de la Création, mais il n’a rien non plus des égorgeurs de Daesh : c’est en quelque sorte un islamiste-tajine, comme on parlait autrefois des radicaux-cassoulet. Et il a de la classe, un grand projet, de l’allure, une toute autre allure que les Franco-français qui, le premier moment de stupeur passé, se bousculent en rangs serrés pour lui prêter allégeance.
Car bien plus qu’islamophobe, ce roman est misanthrope – misogyne et misandre très exactement. De cette fiction féroce, personne (sauf Myriam, l’éphémère amante juive du narrateur) ne sort épargné. Ce à quoi l’on assiste, le premier choc digéré, c’est au grand bal des Collabos, où tous, et principalement les ratés, se précipitent pour décrocher le job, la place, le poste, à commencer – et je suis très étonnée que ce point n’ait pas été mieux souligné dans les critiques que j’ai pu lire -- par les intellectuels identitaires, qui adoptent sans angoisse, parce que quelque part ils les partagent, les valeurs d’ « ordre moral » prônées par le Président Ben Abbes et son Parti. Quant à l’Université française, censément bastion de l’esprit critique et de la liberté de penser, il suffit que les riches fonds des émirs viennent, en la privatisant, la sortir de sa misère fioraso-pécressienne en la dotant très largement et même davantage, et en triplant le salaire de ses professeurs (hommes, ça va de soi, les enseignantes étant fermement priées de retourner, stricto sensu, à leurs fourneaux) pour qu’elle capitule, intellectuellement parlant, avant même d’avoir combattu.
Et c’est bien ce qui arrange tous ces messieurs, dont la lecture du Coran ne va guère plus loin que leur bas-ventre et leur portefeuille : en renvoyant les femmes à la maison, le nouveau régime permet à la fois aux mâles en mal de reconnaissance d’éliminer des concurrentes parfois brillantes donc gênantes, et, cerise sur la baklava, de profiter en toute légalité des joies de la polygamie. Le passage où Robert Rediger, l’ex-identitaire converti musulman et devenu grand ponte en Sorbonne, fait découvrir ses deux épouses à François, le narrateur extasié, est dans ce sens un chef-d’œuvre de misogynie : Malika, la quadragénaire, excelle dans la confection des petits pâtés chauds, quand la deuxième, Aïcha, une nymphette de quinze ans avec pas grand-chose dans le citron, est cantonnée à l’érotisme. Ni l’une ni l’autre, du reste, n’a l’air de s’en plaindre, puisqu’il est supposé, on y reviendra, qu’elles « aiment ça » -- je veux dire la soumission.
Quant au narrateur, parlons-en. Ni jeune ni beau ni brillant, comme toujours chez Houellebecq, François c’est quelque part MH lui-même, avec ses obsessions sexuelles finalement assez simplettes : angoissé par le ramollissement des chairs féminines et la perte d’élasticité des tissus, il considère qu’après vingt-cinq ans une femme n’est plus baisable (il ne sait pas ce qu’il perd, le nigaud !!!), couchotte vaguement avec ses étudiantes (on se demande ce qu'elles lui trouvent...) et pratique les amours plus ou moins tarifées avec des créatures qui ne le satisfont jamais, à l’exception de la radieuse Myriam, l’amante juive, la lumineuse bien-aimée, mais qui choisit de suivre sa famille en Israël sitôt Ben Abbes élu. Authentique spécialiste de Joris Karl Huysmans, le narrateur végète à l’Université (« un tout petit monde » comme dit ailleurs David Lodge), sans y obtenir de véritable reconnaissance ; la perspective de voir tripler sa paie, plus la responsabilité du Huysmans dans la prestigieuse Pléiade, aura raison des quelques scrupules qui l’avaient amené, dans un premier temps, à faire valoir ses droits à la retraite. Il lui faudra se convertir à l’islam, bien sûr, mais Paris vaut bien une messe, n’est-ce pas … En outre, ce ne sera qu’une formalité, lui explique (devant un Meursault millésimé d’une grande année) Robert Rediger, le Président polygame de son Université. Car, et c’est ce qui épate et irrite dans cette impitoyable chronique d’une Collaboration annoncée (ou : Les Chinois à Paris, de feu Jean Yanne, en version harissa), c’est qu’à aucun moment il n’est question non seulement d’élan religieux ni même d’un minimum de conviction : il suffit de faire semblant, de jouer le conformisme, sans renoncer aux plaisirs de la vie (les grands crus de Bourgogne, par exemple) et en profitant, sans transgresser la loi, d’un cheptel féminin devenu d’autant plus disponible qu’il est désormais exclu de l’emploi.
Invraisemblable, me direz-vous. Heureusement, certes, mais je ne sache pas que Houellebecq ait eu l’intention d’écrire un roman réaliste… Pour ce que j’ai compris de son dispositif, je crois qu’il faut rappeler les deux hypotextes de l’œuvre, qui sont d’abord la trilogie de la conversion de Huysmans (En route, La Cathédrale et L’Oblat), ensuite l’Histoire d’O de Dominique Aury, cultissime roman du masochisme féminin. Et c’est sans doute là que nous trouvons les clefs de Soumission.
Houellebecq nous met pourtant sur la voie, et même un peu lourdement : son narrateur, en bon spécialiste de Huysmans, nous rappelle dans un des derniers chapitres, que son cher Charles-Marie-Georges, une fois converti au catholicisme, s’était bien gardé de se retirer complètement au monastère de Ligugé, comme on le pense généralement. Tout en partageant les rituels des Bénédictins, il avait pris soin, comme l’y autorisait son statut d’oblat, de ne pas loger dans l’abbaye – ce qui lui permettait de conserver son feu de bois, son tabac hollandais, sa bibliothèque et surtout la succulente cuisine bourgeoise de sa gouvernante. Huysmans n’est pas Claudel, dont la conversion emporte l’âme, le corps, le verbe et le souffle, il n’a rien non plus du tonitruant Léon Bloy ; c’est un converti modéré, en somme, pour qui « il est avec le ciel des accommodements », bien inoffensive tartufferie que son disciple, pragmatique, n’oubliera pas, pour ce qui le concerne, de reproduire en grand, au moment d’opter pour l’islam à l’instigation de son ami Rediger, intellectuel ci-devant identitaire désormais musulman, et qui a lui aussi conservé sa cave de vins fins, ses livres et son mode de vie.
Autre détail qui fait sens, la magnifique maison dudit Rediger est celle de Jean Paulhan, pour qui Dominique Aury avait écrit Histoire d'O. « C’est un livre fascinant, vous ne trouvez pas ? », demande Rediger à François, entre vieux Meursault et petits pâtés chauds de Malika. « J'étais du même avis, avoue le narrateur. Histoire d'O en principe avait tout pour me déplaire : les fantasmes exposés me dégoûtaient, et l'ensemble était d'un kitsch ostentatoire (…) complètement à chier. Il n'empêche que le livre était traversé d'une passion, d'un souffle qui emportaient tout. »
Cette passion, « c'est la soumission », dit doucement Rediger. « L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit Histoire d'O, et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam. »
Le bonheur, c’est donc aussi simple que cela : se soumettre, -- pour l’homme à Dieu et pour la femme à l’homme. Que demander davantage, surtout quand, comme le narrateur, on n’est ni jeune ni riche ni beau ? D’autant que cette soumission, pour le mâle, n’exige aucun sacrifice que ce soit, bien au contraire. C’est tout bénéf, à tous points de vue ! Du reste et au cas où l’on n’aurait pas saisi le fond de ses motivations, François, en prenant congé de Rediger, ne peut s’empêcher de songer au mode de vie plus qu’enviable de son collègue : « une épouse de quarante ans pour la cuisine, une de quinze ans pour d'autres choses ... sans doute avait-il une ou deux épouses d'âge intermédiaire, mais je me voyais mal lui poser la question. »
Et François se convertira, ou plutôt se convertirait, dans un dernier chapitre absolument épatant, entièrement écrit dans un conditionnel qu’on peut interpréter, suivant son humeur, comme un futur dans le passé, un potentiel ou un irréel du présent, et qui se clôt en quelques phrases d’explicit résonnant comme la morale de cette fable qui n’en a guère :
« Une nouvelle chance s'offrirait à moi ; et ce serait la chance d'une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente. Je n’aurais rien à regretter. »
Voilà le fin mot de l’histoire : la vita nuova, ce n’est ni celle de Dante ni celle à quoi aspirait Barthes, mais une conversion opportuniste à l’islam, qui donne à un « miteux » aurait dit Céline, l’occasion unique d’une vie à laquelle il n’aurait jamais, même dans ses rêves les plus fous, espéré accéder. Se soumettre pour avoir les femmes qu’on veut, un bon salaire, un peu de pouvoir, telle est la solution. Mieux vaut vivre à genoux que de mourir debout, d’autant que ces genoux, finalement, reposent sur des coussins moelleux. Résister, n’est pas envisageable – du reste à peine entrevoit-on protester Onfray et Mélenchon, sans aucun écho d’ailleurs. Même Marine Le Pen, présentée au début du roman comme seule alternative crédible à Ben Abbes, disparaît rapidement du récit, sans doute aspirée elle aussi par le grand élan de soumission qui saisit nos compatriotes tout à la recherche d’un bonheur pour soi, peu important le pour tous.
Une noire misanthropie donc, dont nul ou presque ne sort indemne. Les intellectuels rebelles, l’insurrection de l’esprit, les valeurs de la République, la France debout, qui se lève, qui résiste, qui combat ? Quelle blague, ricane amèrement Michel Houellebecq, à qui on peut sans doute reprocher de faire de sa laideur et de son désenchantement atrabilaire une généralité étendue à l’échelle de la nation tout entière. Ni appel du 18 juin, ni Général de Gaulle, ni Jean Moulin dans ce roman. Ni René Char ni Malraux. Tous obsédés, opportunistes et collabos en puissance, voilà pour ces messieurs. Toutes soumises et finalement pas si mécontentes de l’être, voilà pour ces dames et demoiselles. L’islam, dans ce déprimant apologue, fonctionne d’abord comme le révélateur des faiblesses, des lâchetés et des compromissions de l’âme humaine et plus encore de l’âme masculine. À l’exception de la belle et douce Myriam, mais que l’on perd de vue très vite dès son départ pour Tel-Aviv, le seul personnage qui se tienne un peu, dans cette désolante galerie de portraits, c’est finalement le président Ben Abbes (ce qui, pour un romancier « islamophobe », est tout de même un comble !).
Cette fable grinçante, qui nous tend le miroir de nos petitesses, met donc infiniment mal à l’aise, et on peut ne pas apprécier la Weltanschauung qui s’y exprime. Mais ne nous trompons pas de procès : ce que ressasse avec rage ce roman, plus que la haine de l’islam, plus encore que celle du genre humain, c’est une haine de soi que Michel Houellebecq, au fur et à mesure qu’il construit son œuvre, érige en système de pensée et en dispositif littéraire. À côté de lui, Céline, qui aime au moins les gosses, les bêtes et les danseuses, en paraîtrait presque bienveillant. Il est permis de déplorer, certes, cette détestation tous azimuts, cette extension à l'infini du domaine de la bile, mais cela ne fait pas de Houellebecq, loin du compte, un mauvais romancier.
Soumission, Michel Houellebecq, chez Flammarion, 21 €